R.I.P

Ce texte est un « article press lib’ » (*)

Une énorme pluie pilonne Douala ce mardi 6 juillet depuis dix neuf heures environ et redouble d’intensité. Un temps génial pour (ré)écouter Stairway to heaven et des airs similaires, voisins, du rock quoi, alors que le tonnerre gronde dehors. Conversation en roue libre avec le Simon Njami à l’Espace doual’art en fin de journée, en commissaire général annoncé du S.U.D deuxième édition qui vient, en Décembre. Entre traduction, syncrétisme, Je-Nous, le glocal, la résistance et plus, tour d’horizon transversal sur la situation de la scène artistique locale, les perspectives et les questions. J’ai eu le temps de boucler un entretien consistant et enregistré avec une Kamer-Américaine, Angèle Kingué, enseignante de littérature française aux States où elle réside depuis 1984. Rencontrée hier soir à Akwa par le truchement de Suzanne, la Kala Lobè, dans un lieu pas très nouveau, dont j’avais entendu parler, Aux Champs. L’ellipse est limpide et l’ambiguïté délibérée. Cadre chic, lumineux, aéré. A K veut faire entendre à ses étudiants des voix intérieures africaines, pro domo en quelque sorte. Des qui restent au pays et résistent à la dégradation des moeurs, à l’entropie. Ai esquissé l’identité camerounaise avec trois mots : fierté, couardise, résilience. Mais c’est malaisé de dire à brûle-pourpoint ce que les jeunes américains, décideurs de demain, devraient savoir, retenir, du continent noir. Il pleut sérieusement là dehors. Décélération en cours. Grosse démonstration de saison. Depuis qu’elle a commencé, quelques quartiers ont sûrement les pieds dans l’eau déjà. Et si elle persiste à ce rythme, on en saura les effets demain dans la rubrique des faits divers, où elle a fait mal. Est-ce qu’une pluie diluvienne à Douala peut inspirer une émission de télé-réalité ? Se poser la question n’engage à rien et sert de prétexte/tremplin à une oraison funèbre pour Jipé.
Petite mise au point préalable: je ne sais absolument pas qui c’était, ce Jipé, ni quelle était la couleur de ses cheveux, ni non plus la pointure qu’il chaussait en mocassins. Et je ne le saurais sans doute jamais. Cela n’a d’ailleurs aucune espèce d’importance ici que je sache ou que je ne sache pas qui Jipé a été. Il est retourné à l’équilibre thermodynamique et au non-mouvement. Traduction : dans la nuit du 5 au 6 juillet 2010, Jipé est mort. Pas de mort naturelle. Ni d’accident d’aucune sorte. Non. On l’a retrouvé dans sa penderie. Pendu. Suicidé. Ce n’est pas un sinistre jeu de mots. La coïncidence est juste, on va dire, un peu macabre. Il faut le faire. Se pendre dans la penderie de son appartement. Choisir de. Comme un ultime et dérisoire pied de nez aux vivants qui restent. Disparaître en riant de cette bonne farce. Se pendre dans une penderie. Par contre, je suis assez curieux de savoir s’il y a un précédent dans cette mise en scène orchestrée. Pas banal. La performance d‘art contemporain n’est pas loin. On peut bien parler d’une installation, non ? Je suis cynique ? Une fois n‘est pas coutume et c’est pour la bonne cause. Suis pas moins cynique que M6, la chaîne instigatrice de « Trompe-Moi si tu peux ! », cette émission de téléréalité dont le principe est de séparer des couples, de les mélanger comme les cartes d’un jeu et d’en recomposer de nouveaux en tâchant de les rendre crédibles, à charge pour ces derniers d’investiguer et de débusquer les faux duos. Emission à laquelle Jipé et son compagnon Ange avaient participé. 39000 euros à la clé. Un « couple » aurait craqué…
Qui est responsable ?
Il y a quelques lointains lustres déjà, alors que je traînais encore mes guêtres juvéniles d’étudiant sur les bords de la Seine, un Néo-Zélandais débonnaire et fermement ancré en France, familier des petits cabarets parisiens du Quartier Latin où il fit naguère ses premières armes, allait pieds nus, comme un manifeste révolutionnaire rustique, chantant tranquillement ses convictions, ses colères et ses enchantements minuscules. Son répertoire estampillé folk song américaine comportait une interprétation magistrale de Davy Moore, une ballade initialement composée par Bob Dylan et narrant l’histoire tragique d’un boxeur (faut-il préciser noir ?) estourbi, si j’ose dire, au combat. Suite à une droite sèche et expéditive de Sugar Ramos, sa nuque va heurter la corde la plus basse du ring. Il en décédera deux jours plus tard. Bouleversante reprise. Graeme Allwright s’interrogeait finement, gravement : « Qui est responsable et pourquoi est-il mort ? » en interpellant ouvertement, de couplet en couplet, tout le système du so called noble art, des organisateurs aux spectateurs, en passant par l’Etat percepteur de taxes sur des coups de poings, les juges et son adversaire du jour. Et d’autres encore. Comme on peut s’y attendre en ce bas monde d’hypocrisie, chacune des parties prenantes au spectacle se débine vite fait devant ce cadavre sur le tapis qui fait désordre. En se justifiant poliment, piteusement, mal. Ils ont tous de piètres bonnes raisons de s’en laver les mains en mode auto-disculpation « Ce n’est pas moi… » quand pourtant un homme qui eut pu vivre encore plusieurs années a trépassé prématurément. Le feu Davy Moore aurait eu 77 seulement le 1er novembre prochain. Graeme Allwright, qui en a déjà 84, lui, vient de se produire dans cinq concerts d’affilée en Franche-Comté, toujours égal à lui-même, chaleureux, simple, humble, régalant le public et orbitant à quelques centaines d’années-lumière des projecteurs surpuissants du show-biz que l’homme a toujours assidûment fui.
Incognito Story
Qui se demandera en chanson et en 2010, candidement, pourquoi ce Jipé est mort, et qui est responsable de cette pendaison dans une penderie, de ce suicide, geste artistique au bord de l’abîme, très enfantin de fait dans son esthétique/exécution ? N’est-ce pas dans ces lieux obscurs que les mioches se planquent pour échapper à toute recherche adulte, si ce n’est en jouant à cache-cache? Et c’est mon petit doigt aussi sarcastique que le Bison des autoroutes bleu-blanc-rouge doit être futé tous les étés que le soleil fait, qui me répond d’emblée « Personne ! ». Le décès de Davy Moore avait suscité une certaine émotion quant aux périls du pugilat encadré et Mister Bob était monté comme d’hab’ alors au créneau. Le Dylan, l’inspiré poète urbain de toute une génération de transition et d’une époque définitivement révolue sur Terre, quand chacun vivait reclus dans son coin de planète bleue, sous sa latitude, avant les réseaux de satellites de télécoms placés en orbite géostationnaire, avant la profusion médiatique contemporaine, avant la globalisation financière, avant le Web et l’extension du Spectacle contemporain qui se trouve rendu today, dans son tronçon postmoderne conjurant le spectre d’Auschwitz et d’Hiroshima, aux portes de Vacuityland, avant Jeff Koons qui en est certainement un des plus prestigieux maîtres de cérémonie. Pour témoigner de son émoi, M6 a déprogrammé l’émission -étiquetée « sulfureuse » et c’est tout dire. On laisse, c’est le minimum syndical, d’abord passer la grimaçante Faucheuse. Fausse pudeur dans les coulisses de la Lucarne et poudre de perlimpinpin. Cette disposition tactique, strictement temporaire, ne ramènera malheureusement pas le Jipé à la vie, et l’émission repartira à coup sûr après comme en 14. Haut les cœurs, messieurs-dames, la vie continue, ce n’est qu’un incident de parcours comme toute activité humaine en comporte depuis l’ère héroïque des protocoles premiers. Exit Jipé, une onomatopée en mal de visibilité que la routine oubliera vite fait.
Au commencement de la TR bleu-blanc-rouge était Loft Story, un paraphrasage pas sage pour un sou. Une première. Qui passait ou qui cassait. L’émulsion a pris et la caravane a continué sur sa lancée. Les concepts de TR produits aujourd’hui rivalisent follement d’ingéniosité pour ce qui est de plonger les protagonistes dans des situations aussi sordides que leurs dénouements sont scabreux. Le sordide et le scabreux font grimper l’audimat et rien d’autre ne compte plus que cette fabrique de l’audience afin d’attirer des annonceurs toujours en quête de visibilité pour exposer et fourguer leur camelote à tout vent. Le contexte s’y prête excellemment, pour ne pas dire qu’il favorise l’épanouissement, si on peut dire, sans se mordre la langue, de la TR. La forme de la société européenne fait de l’anonymat une cale de navire sur le pont duquel se déroule un joyeux bal dansant que les soutiers entassés dans le noir ventre sont évidemment tentés de rejoindre, le vacarme qui bat son plein au dessus d’eux faisant amplement foi que c’est là qu’il faut se trouver. De sorte que l’on peut parler génériquement d’Incognito Story, entre nous, pour toute la TR. Ou la saga de gens très ordinaires qui rêvent d’être vus dans la Lucarne. Que veut le peuple au 21ème siècle? Briser l’anonymat, sortir un peu de ni vu ni connu au-delà du patelin, du trou noir ? Comme on brise la glace ou le silence ? Comme on sort le dimanche ? Avant d’y retourner avec un épais chèque en millier d’euros autant que possible, et avec ce pactole, transformer un peu son existence en autre chose qu’un long ruban monotone de bitume dans le désert du Sonora. Il y a déjà du pain pas rassis et rassis à gogo(s) et des jeux euphorisants en abondance. Maintenant il demande aussi, ce tellement bon peuple, en sus de ces exutoires garantis et permanents, de la visibilité. Comme un supplément de quelque chose pour obturer un trou, un zeste d’âme dans des automates inertes au service du « turbo-capitalisme » ? Vu de Douala, çà en a tout l’air. Et c’est cette société spectrale de zombies que la jeunesse africaine veut à tout prix rallier en traversant le Sahara et la Méditerranée, au titre que chez elle, at home(?), des cliques grossières sans foi ni loi ont confisqué le futur en le réduisant progressivement à une splendide vue tropicale de l’esprit. Ceci au profit du présent perpétuel de leur pouvoir politique et économique exclusif, assis sur le formidable Fiasco de la post-Indépendance.
Épitaphe
Il ne faut pas être Nostradamus pour comprendre que le brave Jipé a fait les frais de « Trompe-moi si tu peux » et n’a pas supporté cette issue fatale à sa relation. Dévissage ? Lâchage ? Qui peut veut et n’attendait jamais que la brèche, ouvert(e) et disponible à d’autres propositions affectives. Jeter sans aucune vergogne ni retenue en pâture au voyeurisme des uns les affects des autres, sur le mode divertissement adulte nocturne, procède d’un machiavélisme incurable et diabolique. Une maxime locale stipule qu’à force d’esquisser assez imprudemment la silhouette du Diable sur un mur, comme pour jouer, ce dernier finit un jour par se matérialiser. Et quand le sulfureux prince des ténèbres est là, dans la place, confortablement installé, ma foi, il faut s’occuper de lui activement et toutes affaires cessantes : cette puissance hautement négative, redoutable, ne se déplace certes point pour des clopinettes et traîne parfois une suite fastueuse d’acolytes non moins avides de festins copieux. Cet équipage infernal ressemble à peu de chose près à ceux, en Afrique, que les « chefs de terre » traînent dans les tournées de prise de contact au lendemain d’une affectation, genre sous-préfet ou préfet, n’ayant rien à envier à des locustes s’abattant sur un champ de mil. Les simulacres prennent parfois vie à notre grand dam, par le pouvoir performatif du verbe créateur depuis la nuit des temps, dans une interaction inattendue de l’esprit avec la matière.
« Confusion will be my epitaph » susurrait Bob Fripp du King Crimson dans les seventies, au milieu de grandes nappes de synthétiseurs. Quelle sera alors celle du brave Jipé qui ne se voyait ABSOLUMENT PAS retournant au monde ordinaire seul, largué, sans pactole, la tête basse, dépouillé de son compagnon happé en live par l’attraction gravitationnelle d’un corps plus massif. Plus d’horizon du tout en vue pour lui? Terminus pour Jipé à la gare de l’inanité qui dessert Vacuityland. La vie va continuer cahin-caha sans Jipé sur Terre, en France, là où il résidait, bled ou grande ville, il ne manquera pas à sa boulangère longtemps, ni à l’épicier, ni au boucher, ni aux flics de son quartier non plus. Il passera à pertes et profits. Aux latitudes culturelles où les animaux : chats, chiens, oiseaux et autres reptiles, remplacent avantageusement la compagnie humaine, la solitude est un gouffre profond dont on ne remonte pas facilement. De là où il est, Jipé pourra voir son fantôme se glisser/interférer dans les jeux du nouveau couple. En se suicidant, quelque part, il aura envisagé de se manifester à eux, de s’installer en eux, sous la forme d’éclairs de mauvaise conscience. Ce n’est même pas très sûr à l’arrivée. CI-GÎT UNE VICTIME CONSENTANTE DE LA TÉLÉ-RÉALITÉ. Rest in peace

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Lionel Manga est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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