VERTIGE DANS L’ULTRA BREF
09 juil 2010
Ce texte est un « article press lib’ » (*)
Question : qu’est-ce que c’est que la physique ? Réponse antique : la science de la nature. Phusis dans la langue de Pythagore, Thalès, Anaximandre, Héraclite, Archimède, Aristote et les autres qu’on ne présente plus, figures tutélaires de la saga cognitive qui se poursuit jusqu’aujourd’hui. Amorcée par les Érudits initiés de l’Egypte pharaonique, bâtisseurs de pyramides : l’objet initial/primitif de la géométrie, et ultérieurement mise en forme sous pavillon grec, d’exportation en importation, contacts et échanges aidant, elle s’est dispersée depuis cette aube méditerranéenne sur la Terre et bat son plein sous diverses appellations canoniques qui sont autant de disciplines issues du même foyer radiatif et d’étonnement sur les « phénomènes » au sens étymologique. Soit ce qui se manifeste/est manifesté à nos sens. La nature se présente à l’évidence, à nos sens qui en assurent le greffe chacun dans son rayon, comme un ensemble de phénomènes dont l’élucidation, la description tant qualitative que quantitative, et le classement en catégories précises, constituent la bibliothèque universelle de la raison scientifique. La science est en quelque sorte, voire de fait, une représentation de la nature, parmi d’autres, qui s’est donnée à elle-même les critères de l’objectivité et de la validité de ses énoncés successifs depuis le premier axiome de vérité, au demeurant toujours falsifiables et au fil d’une longue marche intellectuelle escortée par la philosophie dès les premiers pas de la Raison sur cette voie merveilleuse vers la désignorance, en réputée mère des sciences. Prima sapientia. Cette tutelle aura tenu à distance la tentation narcissique et hégémonique de l’auto-référentialité qui menace foncièrement/en soi tout discours, elle-même irriguée par les résultats de cette « physique » éclatée dorénavant en mille chapelles férues hier encore de clôture disciplinaire, et donc tenue en respect aussi par cette légion issue des Lumières, leur source /point/moment de révolution moderne. Cette connivence vigilante, en boucle fermée est, théoriquement, la meilleure assurance contre tout dérapage funeste. La réserve qui fait tanguer cette proposition, si elle ne la fissure même pas gravement, peut, hélas dirais-je, se targuer de quelques incarnations furieuses dans l’Histoire sous égide occidentale unilatéraliste. De crises sombres en floraisons luxuriantes, l’odyssée pluriséculaire de la connaissance scientifique, par extension et analytique, peut toutefois exhiber fièrement un palmarès élogieux. Moyennant un facteur auto-catalytique (FAC) à l’oeuvre, son essor est fulgurant depuis la deuxième moitié du siècle dernier. De sorte que la fameuse loi de Moore est battue complètement à plates coutures. L’investigation et l’observation repoussent chaque jour les limites accessibles à la curiosité et sa muse, la Raison, moyennant la mise en œuvre d’outils conceptuels et techniques dont la sophistication va croissant, proportionnellement à la complexité des phénomènes étudiés. Le Large Hadron Collider au/du CERN en est l’illustration parfaite : la méga-machine lancée sur la piste du fantomatique boson de Higgs et d’autres, qui va atteindre en régime de croisière, dans l’anneau de circulation/propulsion des particules à des célérités quasi luminiques, une énergie de collision aussi colossale que 7 térawatts. Bienvenue dans l’ère des hautes énergies produites en laboratoire. Au point qu’une nouvelle physique, cette fois au sens moderne, qui n’enlève rien à l’antique, d’ailleurs plus comprehensive, est annoncée/anticipée dans tous les laboratoires concernés par la matière condensée et le rayonnement. A quelque bout que ce soit sur l’échelle ouverte des ordres de grandeurs numériques scandant/réglant harmonieusement l’Univers de l’amibe aux amas de galaxies en passant par notre mésoscopique niveau, scrutant/sondant dorénavant la nature à des dimensions transcendantales, faisant plus qu’excéder le cadre ordinaire et trivial dans lequel notre humble expérience journalière s’inscrit/se déroule/s’exécute d’une aube à l’autre et la mettant à mal sous bien des aspects, spécifiquement dans la perception commune du temps et de l’espace, de la durée comme aussi bien de la distance, l’heure est tout simplement au vertige et à l’ultra sur ces paliers d’exploration avancée de la nature. Si ses annales professionnelles bruissent de réalisations qui peuvent today revendiquer à bon droit et à juste titre d’être au principe de cette percée épique de la science depuis un bref demi siècle, de toutes, indubitablement, la plus impressionnante, et qui se révèlera vraisemblablement la plus déterminante dans l’histoire des sciences toujours en train de s’écrire au fur et à mesure que les prouesses et les échecs s’alignent côte à côte sur des étagères et désormais sont aussi/de plus en plus stockés/compilés dans des mémoires électroniques, reste quand même la manipulation/maîtrise faramineuse de la lumière. Au point d’en avoir fait une sonde sans égale ni précédent de la matière, une manière de bistouri quantique de très haute précision. Soit un outil pointu et formidable de pénétration, absolument hors-normes et révolutionnaire, pour entreprendre des effractions et des intrusions éclairantes sur sa structure fondamentale, à des niveaux de plus en plus fins/microscopiques de la matière, impensables auparavant, un outil dédié à plonger la tête la première en son cœur atomique et subatomique. C’est le principal aspect en l’occurrence du FAC évoqué plus haut et qui correspond à une boucle de rétroaction négative dans un système complexe. Ou comment un résultat/acquis, un output, devient un moyen de progresser à pas de géant, un input, entraînant une cascade cumulative d’effets positifs et systémiques.
De la furtivité
Minérale, végétale, animale, fruit, viande ou roche, passée la diversité macroscopique qui informe/oriente/fonde notre pratique quotidienne du monde depuis les tout premiers protocoles humains l’établissant au monde, sur Terre, la matière dans son essence est constituée des mêmes atomes élaborés dans la fournaise thermonucléaire des étoiles au cours de durées phénoménales. Imaginés par Démocrite, modélisés par Niels Bohr, ces constituants ultimes et leurs cortèges d’électrons passant sans arrêt d’une orbite à une autre, d’un état fondamental à un état excité, moyennant des « transactions » élémentaires, témoignent d’un domaine perpétuellement vibrant, où le mouvement n’a rien à voir avec le passage d’un bolide de F1 devant mes yeux, fut-ce le plus rapide du monde, ni même d’un jet volant au-dessus de Mach 2. A cette échelle, les évènements observables/à observer se déroulent dans des intervalles de temps tellement brefs que les qualifier de furtifs, le stade après la brièveté, est tout à fait approprié et la moindre des choses. Le temps d’écrire ces mots et son unique électron a déjà décrit plusieurs dizaine de milliers de fois l’orbite de l’atome d’hydrogène, qui associé au radical hydroxyle OH forme la molécule d’eau. On se trouve là dans le domaine non-intuitif de l’infiniment petit régi par le principe d’incertitude. Il aura fallu l’avènement des sources cohérentes de lumière, de plus en plus performantes, dont le laser est la figure populaire, et le développement concomitant de formalismes mathématiques, pour ouvrir la voie au contrôle quantique des réactions moléculaires.
Pour le commun des mortels, un dixième de seconde est une « durée » insensible/imperceptible qui fait pourtant nettement la différence, mesurée par des chronomètres, au sprint, en athlétisme ou au cyclisme, pour départager deux compétiteurs, et encore plus un centième, un millième et ainsi de suite. De sorte que plus le fractionnement se poursuit, plus cette durée infinitésimale se fait abstraite et comme une vue de l’esprit inconsistante, ne correspondant à rien de réel. Alors même que ces investigations touchent aux fondements de la nature, à la primordialité. Les physiciens parlent ici en femtosecondes : le millionième de milliardième d’une seconde, et déjà en attosecondes : le milliardième du milliardième de la seconde, dans des distances interatomiques dont la résolution est de l’ordre du millionième de millionième de millimètre, soit dix puissance moins six angströms. Des impulsions lumineuses dites ultra-brèves et délivrées par une nouvelle génération de lasers compacts à haute puissance d’éclairement, figent cette extraordinaire chorégraphie atomique et quantique, permettant ainsi de visualiser dorénavant (à tête reposée ?) les réactions impliquées, moyennant néanmoins des montages expérimentaux complexes comme la technique « pompe-sonde » dont la mise au point a valu à l’Egyptien-Américain Ahmed Zewail, le prix Nobel de chimie en 1999. En dix ans, la puissance-crête des lasers a été multipliée par un million : excusez du peu. Comment se défaire alors de la conviction intime que les chercheurs flirtant avec ces ordres de grandeurs, et le Terrien/la Terrienne cultivée, affranchi en cela comme l’honnête homme de Montaigne, constituent une communauté globale ne se représentant point la nature avec la même ingénuité que des ouailles chrétiennes et catholiques n’ayant jamais été plus loin dans leur instruction scolaire que la classe de troisième et prennent au pied de la lettre le livre introductif de la Bible, la Genèse? Celui qui se trouve loti au pied d’une montagne et celui qui se trouve planté à son sommet ne voient certes pas le même paysage : la portée change radicalement, de même que le champ. Il faudrait avoir pété un câble pour en douter. Les unes vont priant Dieu tous les matins et tous les soirs de se pencher sur leur sort, misérable ou faste, fatalistes à souhait, tandis que les autres pratiquent today des ablations quantiques avec des faisceaux de lumière cohérente et tripotent à leur guise les configurations moléculaires de la matière. De la Mater ? Ce glissement sur une parenté étymologique en dit long, est tentant, mais saisir cette perche heuristique nous conduirait fort loin dans une digression anthropologique un peu décalée, qui est ici hors de propos. Les exploits contemporains, contributifs à un nouvel essor de la physique, de l’optique linéaire autant que la non-linéaire, sont déjà assez absorbants et passionnants.
Ailleurs…
Où nous conduit/conduira cette accélération cognitive ? De la chirurgie de l’œil au drug design assisté par ordinateur, la science franchit résolument un seuil en ces jours et entame la suite de son odyssée historique dans la désignorance : elle passe décisivement par un empan vers ailleurs. Pour les myriades terriennes trivialement scotchées encore au mètre et à la seconde, voire à la minute ou à l’heure, comme rivées pour l’éternité sur un rivage menacé par la montée des eaux et ne semblant ni s’en apercevoir, ni s’en inquiéter outre mesure, ces avancées spectaculaires sont semblables à un navire qui s’éloigne progressivement et va finir par disparaître derrière la ligne d’horizon au bout d’un moment, inéluctablement. La fracture cognitive qui lézarde déjà assez la communauté mondiale ira s’aggravant dans la vaste marge encore disponible. Qui sera plus que jamais à la traîne ? L’Afrique, of course, où le désintérêt pour la science se lit d’abord dans le peu d’engagement des États depuis cinquante ans à stimuler la recherche, à se doter d’une infrastructure dédiée. Ne parlons même pas d’une société civile essorée qui barbote dans un épais et poisseux obscurantisme, sans aucune vergogne, comme au Cameroun, mordue de superstitions renversantes et de réveils pseudo-évangéliques orchestrés par des gredins et des coquines déguisés en prédicateurs de miracles nocturnes. Le face-à-face/la confrontation rude avec la dureté des jours a supplanté toute autre inclination que chercher l’argent, monter et descendre avec « le sang à l’œil » d’un jour à l’autre, sans répit, par tous les moyens, vils ou pas vils, on n’y regarde plus, pas. Au-delà d’être distancé, il y a un autre critique hic…
Venue de Grèce, la Raison extensive parvient aujourd’hui à une étape où sa démarche, conduite jusqu’ici sous la houlette de la séparation et du tiers-exclus, va se retourner en compréhensive. Il se trouve que la théorie de l’information, les énoncés de la physique quantique et la thermodynamique autant que la relativité einsteinienne, appliqués au décryptage des chartes africaines du réel : les cosmogonies frappées d’invalidité épistémique naguère, ouvrent des fenêtres de relectures menant vers leur requalification postcoloniale, à des fins polémiques, philosophiques et de remise à l’heure des pendules trop déréglées. Il en est ainsi de la divination par les huit cordelettes des Mwaba-Gurma qui aurait tout à gagner de la science de la femtobiologie. Quand Alfred de Surgy, qui a rapporté le dit de ses sages initiés, pose qu’il faut nécessairement en passer par la biologie moléculaire pour saisir leur modélisation du monde qui s’inspire des plus petits systèmes vivants autonomes : les cellules pour ne pas les nommer, ce n’est pas exactement rien. Le prix Nobel de chimie 2009 concernant le ribosome et la traduction génétique met de l’eau au moulin de son assertion. Il se profile une jonction naguère improbable entre deux univers de pensée…

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