SPECTRES & DIAMS
11 juil 2010
Ce texte est un « article press lib’ » (*)
Vertu classée mythique en Afrique, au point presque d’y passer pour son propre, l’hospitalité est un processus constitué d’étapes scandant une kyrielle d’attentions spéciales depuis l’instant où l’hôte arrive jusqu’à ce qu’il s’en reparte. Naguère, chez les peuples Beti, les aristocrates de la forêt chers à Philippe Laburthe Tolra, auteur d’une impressionnante monographie en plusieurs volumes sur eux, le maître polygame des lieux la poussait jusqu’à proposer, pour réchauffer les pieds, l’équivalent d’une bouillote : en l’occurrence une de ses épouses. Dans ces cultures de la narration dédiée, si le prestige attaché aux marques d’attention est proportionnel à la qualité de l’hôte, entre vulgaire et haut rang, elles ont surtout vocation à nourrir le récit élogieux et détaillé que celui-ci, satisfait sur tous les plans, fera à son entourage de ce séjour princier, une fois ses pénates regagnées indemne. Toutes choses étant égales par ailleurs, il faut veiller dans cette démonstration à ne pas sombrer dans l’enflure grotesque, qui serait alors absolument contre-productive, et surtout matière à ironie cinglante et au long cours. Surtout lorsque qu’on se trouve être un chef d’Etat africain et congolais, Joseph Kabila-le-Fiston, recevant le roi et la reine des Belges, dans le cadre de la commémoration officielle de ce Cinquantenaire des Indépendances. Déplacement sensible qui plus est pour le royal couple, compte tenu du passé récent et moins récent de la relation qui fut parfois orageuse entre les deux pays. Avec en toile de fond une possible réouverture du dossier Lumumba. Pour la bonne raison que la justice reste encore à rendre dans cette affaire emblématique du climat des Indépendances. Ce n’était donc vraiment pas une brillante idée présidentielle d’offrir à Fabiola de Belgique une parure complète en diamants du Congo. « Mon Dieu ! Pas çà… Qu’est-ce que je vais bien pouvoir en faire ? », a-t-elle du se dire intérieurement en s’efforçant de ne pas ciller, de conserver un maintien hiératique, face à ce présent encombrant, trop probable pour être symbolique et avoir de la valeur à ses yeux et ceux de son époux. Même si elle n’est pas la fastueuse Couronne britannique, la belge ne manque assurément pas de joyaux dans ses cassettes et ses coffres. Un porte-parole de Kinshasa peut toujours monter en catastrophe au créneau pour diluer les gorges chaudes de la presse belge dans un piteux démenti, le secret traînant dehors, le crime de lèse-majesté plane. Car c’est prétendre par là que le roi et la reine du « plat pays » de Jacques Brel, racontent de scintillants bobards, alors qu’ils pataugent bel et bien dans un embarras royal.
Sanglantes convoitises
Si un pays a pâti de sa dotation minérale, « un scandale géologique », en Afrique, c’est bien le pays de Patrice Lumumba, dont le sort, martyre en plus, est en tout point parallèle à celui de Mohammad Mossadegh destitué en Iran par la CIA, en août 1953, à la faveur d’une opération baptisée Ajax, pour garantir les intérêts occidentaux dans l’industrie pétrolière locale que ce dernier, alors premier ministre, avait nationalisé en 1951. Le Persan mourra en résidence surveillée : il repose sous la salle à manger de sa propriété familiale, alors que du Bantou, il n’est rien resté de son corps dissout dans de l’acide. Le sous-sol de l’ex Congo belge devenu Léopoldville à l’indépendance, puis Zaïre battant pavillon Mobutu, et dorénavant république démocratique, n’en finit pas d’alimenter de sanglantes convoitises qui l’ont considérablement déstabilisé ces dernières années. Les seigneurs de la guerre se sont apparemment calmés au bout de quelques millions de morts dans cet énorme lopin de Terre trop bien loti par la nature. Tellement que pour faire main basse durablement sur ces ressources minières, l’avidité des prédateurs en orbite stationnaire est prête à tout. Et la vie de dizaines de milliers de villageois qui n’avaient rien à y voir est devenue un enfer permanent, alors même que les débordements des enfants-soldats défrayaient la chronique des atrocités ordinaires. Par milliers, largués, jetés par leurs familles, créchant à l’auberge des courants d’air, dans la rue, d’autres enfants et adolescents jonchent les artères de Kinshasa, les shégué. Dans la vie civile, comme partout ailleurs sur le dark continent, les jours qui passent, charriant leur lot de trépassés, sont aussi durs que du granite, et les frustrations s’accumulent comme de la vaisselle sale dans un évier. La débrouille alias article 15 est le mot d’ordre collectif. Aucune différence sur ce registre avec le sauve-qui-peut-chacun-pour-soi de la panique générale. Le spectacle du chorégraphe Faustin Linyekula, More future, donne par son titre et comme il se déploie tout le long, une plus qu’exacte idée de la lassitude et de l’impasse congolaise. S’il y a bien un endroit sur la planète bleue où la panique touche vraiment à son comble today, c’est pour sûr au sud du Sahara. Ce que les trekkeurs qui entreprennent sa traversée pour gagner clandestinement Whiteland attestent au péril de leur vie. Sous cette lumière, offrir une parure complète de diamants à la reine de Belgique est totalement indécent. Dans le genre bévue monstrueuse, faire mieux relèverait carrément d’un exploit para-olympique : la faute grave de goût à éviter absolument dans le processus de l’hospitalité est amplement consommée.
Gestes empoisonnés
Cette protocolaire et royale affaire de diamants entre le Fiston et la Cour, en rappelle une autre qui fit en son temps la une des journaux, où une réplique de Cour pour le moins improbable sera impliquée : celle de Bokassa 1er, autoproclamé empereur de Centrafrique. Rien moins. L’ex-sergent revenu d’Indochine, frère d’armes du Marcel Bigeard qui vient de s’éteindre en France et vétéran de Dien-Bien-Phu, psychopathe et despote, qui balançait ses contradicteurs à des crocodiles. Buvait-il vraiment du sang humain ? Lui et Idi amine Dada ont fait fort à leur manière. Toujours est-il que papa Bok s’était piqué d’offrir à son « cousin » Valéry Giscard d’Estaing des diamants, quelques modestes cailloux. La Marianne s’était émue à ciel ouvert. Scandale françafricain à faire branler le formidable pic du Midi. Un must de chez mustard. Croustillant comme le Canard Enchaîné les aime et il y est allé. Pas du dos de la cuiller. De ces diamants perlait le sang de la centaine d’enfants morts lors de la féroce répression en 1979 d’une manifestation. La plus belle femme du monde ne peut certes offrir que ce qu’elle a en propre. Pour autant, il est des marques d’attention qui sont des gestes aussi empoisonnés que les fléchettes au curare des Amérindiens de la forêt amazonienne, connus pour leur Tzantas, les têtes réduites. Il faut donc y regarder à deux fois au moins avant de les accepter. Ainsi de Naomi Campbell et d’un présent émanant de Charles Taylor. Elle va devoir s’en expliquer publiquement devant le TPI où se déroule le procès du ci-devant war lord libérien et architecte du cauchemar Sierra-Léonais. Sanglante convoitise. Un des plus splendides mannequins en ce bas monde n’a pas cru devoir prendre du recul et a juste succombé au chant hypnotique des sirènes, aux compliments mielleux d’une ignoble crapule en costume-cravate buvant probablement du champagne : il a plongé deux minuscules pays africains qui n’en avaient pas besoin dans le chaos par rapacité pure. Pour avoir la main haute sur le trafic régional de diamants avec ses associés. Proximité douteuse que voilà et la justice, pleinement dans son rôle, veut en savoir davantage. Des rampes sur-illuminées du catwalk au prétoire du TPI, il n’y a qu’un pas, si on n’y prend garde. De cette audition, miss Campbell retiendra au moins qu’elle doit choisir ses amis plus finement et éviter de fricoter avec des monstres sanguinaires.
Opus One
La fascination pour les gemmes venues des entrailles du globe est la manifestation la plus criarde de certaine déraison et immodestie trop humaines. Rubis, émeraude, lapis-lazuli, topaze, jade, saphir & Co hantent les coulisses de l’Histoire et soulèvent des passions meurtrières autour d’elles. Comment se sent-on quand on arbore une Piaget sertie de brillants acquise chez un marchand d’orfèvrerie rue Royale à Paris, ou sur le Kurfustendam à Berlin, entre autres artères huppées et fréquentées par le gratin du Richistan, pour plusieurs millions de nos francs en monnaie de singe ? Plus légère ? Plus dense ? Plus beau ? Moins bête ? Différent(e) of course ? Mais comment et jusqu’à quel point? Bling-bling et glamour à fond les manettes dans la caravane mondiale des Opus One où chacun, chacune se sent une « étoile » à part entière et fait tout pour briller, briller et encore briller pour/dans les pages des pesants magazines en papier glacé de la mode ultra chic. Géante roue ou géante bleue ? Il y a astre et astre. Ils n’ont certes pas tous la même luminosité. Il était une fois la Liz Tylor et le Richard Burton, un couple mythique et sulfureux d’Hollywood s’il s’en fut, liés par une relation savamment orageuse, au vu et au des paparazzis affamés, avec régulièrement un diamant à la clé pour sceller la romantique réconciliation. Opus One, c’est Ego today dans toute sa superbe contemporaine, sans aucun alter à proximité pour lui faire la moindre ombre. Pas de grain de sable dans son trip. Venu au monde sans son compagnon utérin invisible, c’est un incomplet qui s’ignore et cabriole de ce fait dans une sourde névrose. Quelle vacuité l’engouement pour les diamants, clou convenu de la parure occidentale, comble donc depuis que cette pierre est sortie de son long séjour tellurique ? Je me prends parfois à imaginer un film d’animation en 3D avec pour unique plan séquence la traditionnelle montée des marches à Cannes et dans le sillage de tout ce beau monde parfumé, manucuré au plus près, pédicuré pareil, le sang ruisselant des diamants portés par les actrices, et quelques hommes aux oreilles. Et de ce lac pourpre surgiraient des spectres cauchemardesques s’en prenant au gotha mondial du cinéma et les ramenant dans leur néant. Ou encore : des joailleries dévastées par des esprits furieux et incontrôlables, Anvers saccagée, Genève explosée. Par la réclamation de justice des innocents morts à cause de ces pépites de carbone cristallisé. Les rivières brûlent autour des cous graciles. Incandescentes. Et leurs nuits blanches sont remplies des hurlements épouvantables, vains, poussés par les dizaines de milliers de femmes et de filles que les miliciens ont violées impunément tout au long de cette saison congolaise d’anomie.
La bourde incommensurable et ubuesque du fringant Fiston au pouvoir à Kinshasa montre, comme s’il le fallait encore en 2010, que l’Afrique d’en haut, celles et ceux qui tiennent les manettes, n’est guère sortie à ce jour de la nasse mentale léguée par la colonisation à l’indépendance, en guise de dot aux repreneurs du pouvoir. Il aura réussi à être la risée publique des journaux belges qui n’ont pas dû se priver. Il les aura assurément lu ou se sera fait servir par la cellule des affaires courantes, une revue succincte donnant le ton général des articles afférents à son hospitalité fissurée. Pas exactement de quoi se gargariser. Il a tiré en l’air, comme un mot populaire disait par ici naguère pour exprimer une contre-performance, un geste avorté. La discrétion d’un humble présent issu de l’artisanat du cru, eu davantage émue ses hôtes royaux que cette boursouflure commise à leur grand dam, sur leur dos. Pas moyen de rattraper çà. C’est fait c’est fait. L’atmosphère de la revoyure risque d’être un peu lourde. Même si aucune des deux parties n’en pipe formellement mot, ce raté violent de courtoisie planera autour des entretiens. Un vrai poison qui interfère sournoisement et brouille la fréquence. Vanité, quand tu les tiens…
Diamondland
S’il faut en croire certaine information de source coréenne, il se pourrait bien que le sous-sol vert-rouge-jaune recèle un gisement diamantifère. Et pas des moindres. Genre formidable potentiel. De quoi aiguiser des appétits et des dents longues en vue de festins scintillants, avec bimbos vertes et salaces au dessert, dans une chambre climatisée. La perspective juteuse de cette exploitation est donc à même de nourrir souterrainement des ambitions politiques et cela expliquerait objectivement que des croulants visiblement usés par le Fiasco se cramponnent aux appareils de décision de l’Etat. Gomboland devenant Diamondland ? De quoi cette page s’ouvrant au voisinage nord de la latitude zéro, sous le signe du caillou le plus cher du marché, aurait l’air ? L’opacité de cette filière est sans égale. Ceux qui opèrent déjà en ce moment ne le crient guère sur les toits. On verra bien ce qu’un changement d’échelle induira ou pas. Mais il ne faut point se faire d’illusions sur des retombées dans la mise en valeur de ce potentiel diamantifère annoncé. L’Afrique du sud, c’est déjà Diamondland depuis des lustres…
(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Lionel Manga est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.
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