OÙ SONT LES SKIPPERS ?

Ce texte est un « article press lib’ » (*)

Elle s’appelle Lady Ponce. Entre pierre/Pierre et Pilate, il y a de la marge de manœuvre pour des jeux de mots étourdissants avec un tel sobriquet d’artiste. La « ponceuse » ne s’en prive d’ailleurs pas. « Je vais te poncer! ». Tout un programme (de menuiserie ? d’amenuisement ?). C’est la nouvelle icône du Bikutsi au Cameroun, dans une galerie comptant la Rantanplan et la K-Tino, entre autres. Lady Ponce met le feu à la baraque avec son swing. Dans le répertoire qui bat son plein figure une chanson hyper prisée des femmes, où la « go » se demande « les hommes, les hommes… où sont les hommes ?» en mode ironique et pressant. Il y a comme un forfait, une dérobade, inadmissible, piteuse, que cette interpellation publique de LP indexe, pointe sans clairement la nommer. Sur le palier implicite de l’irresponsabilité et de la légèreté ? La facilité et la concupiscence peuvent préférer regarder davantage en dessous de la ceinture: c’est la norme locale d’interprétation. Il se trouve juste que les hommes en prennent pour leur grade. Et ce n’est pas volé. Cette engeance « noyautée » n’est que trop là, excessivement, et se pose là. Les « zôm » sont bel et bien là, entre fringants coqs de la basse-cour et féroces caïmans du marigot. Montant sur leurs ergots ou montrant leurs crocs acérés. Dressés sur leurs egos. Et se regardant en pitbulls de faïence par le prisme de la rivalité. C’est à qui l’aura la plus longue et la plus grosse. Suivez mon regard. Le principe trique mène la farandole et les femmes trinquent. Le pays avec, depuis cinquante ans. Où sont les hommes ? Ce sont eux les fauteurs du Fiasco historique et personne d’autre. Encore faut-il se le dire entre quatre yeux et en tirer les conséquences, pour envisager autrement les cinquante prochaines années. Sinon, ce sera rebelote.
Eve
Les hommes n’ont certes pas « ramassé par terre » l’arrogance qui est la leur sur tous les paliers de la société camerounaise contemporaine. Un ouvrage de référence largement diffusé et massivement adopté, carrément populaire, a ouvert la voie à cette attitude et nourri le fondamentalisme masculin qui sévit actuellement : l’Ancien Testament dans la Bible. Le mythe de la Chute tel que rapportée/conçue par la Genèse, le premier texte en l’occurrence de l’épais pavé judéo-chrétien, est bel et bien au foyer multiplicateur de cette phallocratie triomphante, bête et méchante, qui fait de Eve la complice du Tentateur et celle par qui donc la félicité paradisiaque des origines, à côté de Dieu, avec Lui, vole en éclats. Par la faute de sa curiosité, voire de sa supposée faiblesse/corruption. Elle y est la fauteuse, celle par qui le scandale initial et inaugural des vicissitudes humaines arrive sous l’aspect de la peine du travail et de mort. Cette représentation on ne peut plus négative n’en finit pas de fonder la soumission des femmes aux hommes depuis l’irruption des soutanes et du Crucifix de ce côté du monde. Un lourd et infâme soupçon, d’essence métaphysique, pèse ainsi sur elles dès leur venue au monde et pour toute la suite des jours à-venir. La première violence faite aux femmes quotidiennement, violence symbolique qui n’est pas moins dévastatrice que ses formes physiques, réside là, dans cette Genèse qui les culpabilise/diabolise d’entrée de jeu, qui les fissure sans recul. Les féministes du cru vert-rouge-jaune ne sont jamais allés s’en prendre ni aux pasteurs protestants, ni à leurs homologues catholiques, ni n’ont brûlé publiquement la Bible, comme d’autres le drapeau américain ou israélien, pour dire de la sorte, symboliquement, toute leur protestation outrée et intellectuelle contre cette incrimination odieuse, diantrement ravageuse. On ne touche pas à ce prestige-là ? Autant dire alors à cette aune piètrement révérencieuse/révérencielle, que la condition générale des femmes ne changera pas de sitôt au voisinage nord de la latitude zéro, que leur disqualification métaphysique et la discrimination qui en découle, ont encore de beaux jours devant elles. Avec l’aval mondain et gracieux de cet establishment local qui porte la conjuration en sautoir. Même si une poignée de privilégiées peut obtenir désormais un visa de sortie du territoire camerounais sans tracas, sans devoir passer au préalable sous des fourches caudines conjugales, par l’aval naguère obligé/institué/requis de l’époux, sine qua non, dans un tableau de chasse bien garni, de conquêtes sociales for sure respectables et indispensables que les activistes griffues de Mokolo-Elobi à Yaoundé ne se privent évidemment pas de revendiquer et de brandir le cas échéant à leurs contradicteurs, tout reste à faire cependant au Cameroun pour réhabiliter complètement la Femme as such, spirituellement, dans l’imaginaire individuel et collectif, il y a encore du pain sur la planche pour en finir décisivement sous nos cieux plombés par cette/sa lourde stigmatisation subliminale des mâles, réductrice. Et dans la foulée, of course, liquider socialement, politiquement et culturellement, le despotisme aussi à ciel ouvert qu’insidieux des gonades.
Plaine de grâces
Sauf à se vider ce faisant de toute pertinence et consistance idéologique, si ce n’est tout bonnement de substance, et à se saborder par là même, le récit biblique ne pouvait pas en rester sur cette figure perverse de la Femme, la Eve primordiale, originellement fissurée par le péché, fourvoyant son Adam tout aussi primordial sous la houlette de Satan. L’économie interne de l’eschatologie exigeait sur le chemin nécessairement historique de la Rédemption s’accomplissant, vers le Salut promis, dans le temps terrestre et fini de l’immanence, de la « corriger »/« rectifier » radicalement, moyennant la construction d’une antithèse tant lumineuse que parangon de la vertu. Et la douce mère de Jésus entre en scène sous l’égide de la nouvelle alliance. Marie, la bienheureuse Vierge. Et on enfonce le clou. Après la femme fatale, récalcitrante, maudite, vicieuse, crapuleuse, souillée, source des maux du monde, illustrée par la Jézabel de Ninive et la Cléopâtre de Saba, réputées expertes en lascivités, voici venir la femme effacée, sans tache, dévouée, sublime, docile, pure comme une eau de source, liliale : ce tropisme soutient l’argumentaire de bout en bout. Marie plaine/pleine de grâces et figure de l’abnégation, qui accepte la Passion de son divin rejeton sans broncher. Le contre-exemple parfait qui sert de modèle insurpassable à une pléthore de femmes, exaltée par l’Eglise et son autorité morale qui régente l’espace public peut-être plus que le droit civil, dans un sens objectivement agréable aux pouvoirs masculins pilotant le corps social. Ou comment les supposés émissaires du Christ, céleste rebelle, ses porte-paroles estampillés, oints théoriquement par son martyre, pactisent pourtant paisiblement, sereinement, ouvertement, avec les fauteurs patentés du Fiasco, les fossoyeurs de l’espérance, les jours ouvrables et le dimanche. Ils boivent et mangent à leurs tables à volonté, bienvenus de Janvier à Décembre. Chacun de ces squales opérant en eaux profondes et troubles a un prêtre pour ses offices personnels qui accourt quand les circonstances le sonnent. Marie par ci, Marie par là. La Magnifique. Immaculée. Haro puritain sur le sexe, porte de la disgrâce ouverte/béant sur la géhenne éternelle. Ses émules, dans diverses congrégations éparpillées, soignent/assistent leurs semblables aux quatre coins du monde et de l’indignité. Elles arrivent parfois dans ces humbles œuvres à restaurer leur humanité piétinée, mutilée, brisée par la violence et la haine. Ce service volontaire et compassionnel du prochain, cette chaude tendresse exercée envers l’Homme souffrant/en souffrance, sans aucune contrepartie et qui ne va pas nécessairement de soi, à mettre complètement à l’actif du message évangélique, of course, est un effet de la conviction éponyme. Sans leur charité/dévotion mariale, l’abîme de la détresse des Terriennes et des Terriens serait insondablement profond sous moult latitudes et lieux de la planète bleue. Comme quoi donc, même si par ailleurs elle « arrange » culturellement l’ordre triomphallique établi et y participe, on va dire, tangentiellement, la si sainte et si noble figure de la Vierge Marie opère dans le monde de la finitude contre l’entropie qui y sévit grave, essentiellement du fait des crétins en « noyaux » submergés par des affects négatifs : l’orgueil, la vengeance, la revanche, le ressentiment, l’envie, et j’en passe, qui sont autant de matrices de malheurs, des fabriques industrielles de folies meurtrières et littéralement inhumaines.
La conspiration andocentrique
Dans la complexe vision Mwaba-Gurma du monde, le « masculin » et le « féminin » ne se réduisent point aux genres sexués du matérialisme philosophique occidental qui pilote l’époque actuelle. Ce sont deux principes complémentaires participant concomitament à la production du réel, de sorte que l’un ne l’emporte jamais trop sur l’autre, et ils se tiennent en vis-à-vis dans cette relation de rééquilibrage permanent de leur dynamique dialectique, entre limitation et expansion, retenue et débordement, respectivement. Zéro surplomb dominant. On voit alors tout le tort fait à la Femme en Afrique par la christianisation et la colonisation : il s’agit, au bénéfice du futur, de tordre résolument le cou à cette méchante distorsion qui fait furieusement larsen. Ce chantier, le dégonflement de la conspiration andocentrique, n’est pas encore formellement ouvert au sud du Sahara, entre la part judéo-chrétienne, exotique, lui faisant écho, et la part vernaculaire de cette posture dominante des hommes, impériale, dans la société africaine moderne. On peut se dire que ce serait un excellent et plausible lieu d’intervention de la réfutation postcoloniale en cours. Pousser jusqu’au bout de son principe organique la logique de déconstruction et de renversement des discours dominants ne peut pas en faire l’économie. La férule mâle pèse d’un trop lourd poids encore sur les forces vives et oblitère dramatiquement leur émergence. Elle est formidablement nocive, réactionnaire en diable, strictement opposée à l’épanouissement des femmes et, subséquemment, au développement harmonieux de la société qui demeure en cela tragiquement estropiée. L’Indépendance torpillée et ses potentialités gaspillées, le pays pillé par les hommes s’enfonce dans la pauvreté chaque jour que le soleil fait.
Est-il vraiment besoin de stipuler encore, pour notre gouverne à tous, que le fonctionnement et l’avènement d’une démocratie sans leurres, authentique, autre que procédurale, au large du maquereau chinois congelé et du riz vietnamien distribués aux myriades essorées à la veille d’un scrutin crucial, passent impérativement par le curage minutieux de ce drain engorgé qui exhale d’abondance les miasmes nauséabonds de la fatuité masculine sans limites ? La forteresse des gonades doit tomber un de ces quatre matins. Tombera un beau jour de pluie ou de soleil. Volens, nolens. Veux ou veux pas. Comme la Bastille est tombée en 1789. Comme le fascisme brun est tombé en 1945. Comme le Mur est tombé à Berlin en 1989. C’est le destin inéluctable des despotismes, quels qu’ils soient et où que ce soit dans l’Histoire connue et conservée du monde. Rebelote donc avec Lady Ponce : « où sont les zôm, les zôm, les zôm... » ? Réponse : ils marchent gaillardement à côté de leurs pompes, assurés de leur bon droit et de la pérennité de cette domination insane. Et on devrait se demander dorénavant, le constat d’un demi-siècle d’errance étant définitivement établi : où sont les skippers ? Le futur adviendra par des navigateurs audacieux jouant des vagues, des courants marins et des vents pour aller vers le cap de la prospérité, vers une Afrique différente que celle qui venait de 1960, en suivant des géodésiques balisées pour arriver à bon port, malgré les récifs éventuels.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Lionel Manga est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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