MISSIVE À PAULINE
12 juil 2010
Ce texte est un « article press lib’ » (*)
Dans leur aptitude éprouvée à la cruauté délibérée, les bourreaux aménagent parfois et selon leur bon gré : rien ne les y contraint, une rainure de souveraine mansuétude envers leurs victimes, où une requête viendrait se glisser, genre une dernière lettre conçue comme un testament destiné à ceux qui restent. Cette faveur insigne au bout de son martyre fut ainsi accordée à Patrice Lumumba, par les siens de bourreaux en 1961. Qui avaient reçu pour ordre de mission sa liquidation physique et son annihilation totale. Aucune once corporelle du tribun de Léopoldville ne devait subsister. Rien. Ce qui fut fait. Diligemment. Proprement. Un long bain d’acide après dépeçage de la dépouille. Y’a pas mieux en mode effacement de toute trace du forfait accompli. La tentation patriotique était avertie : promesse de mort ultra-violente. Cette missive au bord du gouffre du charismatique leader congolais est entrée dans les annales de l’Histoire. Il avait 36 ans. Elle était adressée à son épouse Pauline et lui disait tendrement « Ne me pleure pas, ma compagne », sachant bien évidemment que sa proche fin était inéluctable, programmée par les colonialistes et leurs suppôts locaux. A ses enfants qu’il laissait et ne verrait donc point grandir, il entendait « qu’on dise que l’avenir du Congo est beau » malgré les obstacles et les manigances de tous ordres. En leur assignant la « tâche sacrée de la reconstruction de notre indépendance et de notre souveraineté, car sans dignité il n’y a pas de liberté, sans justice il n’y a pas de dignité, et sans indépendance il n’y a pas d’hommes libres » : c’était en Janvier 1961. Et déjà les dés étaient pipés, l’Indépendance transformée « en une cage où l’on nous regarde du dehors » comme à l’Exposition Coloniale de 1931. L‘objectif étant de « reprendre sa dignité sous un soleil pur » : tout un programme. Il eut en fait consisté à « dire non au capitalisme dégradant et honteux » qui continue pourtant de sévir sur le continent et d’y faire des ravages apocalyptiques d’une ampleur phénoménale et d’une aube à l’autre. On peut bien crier ici « haro sur le consensus ! » comme on crie « au voleur ! »…
Un ver qui court
La missive de Patrice à sa Pauline en atteste : il y avait un ver dans le fruit. L’époque était à « ou c’est lui ou c’est moi » entre l’Est et l’Ouest. Vodka ou Coca ? Fidel Castro et Che Guevara avaient évincé Batista à Cuba. Que savaient les masses de cette tension idéologique qui était le moteur des relations internationales et le cadre du monde d’alors? Logique binaire, logique d’impasse. Quarante neuf ans plus tard, la faucille et le marteau ont disparu de la scène mondiale. Les fanatiques zélateurs et les armateurs du capitalisme ont beau jeu depuis 1989 de se couronner avec le naufrage de l’URSS : c’est une couronne de toc, de paille, de bric et de broc. Le démantèlement du système soviétique, précipitant sa débâcle sous le poids des contradictions internes, par Mikhaïl Gorbatchev, n’est pas un certificat de validation du néolibéralisme. Même par défaut. Le visage hideux du monstre n’apparait jamais mieux que dans les industries extractives à haute intensité capitalistique qui sont implantées en pays kongo depuis belle lurette. Copperland ou terre du cuivre. Réalité universelle et historique de l’exploitation de l’homme par l’homme, pour le dire sans prendre de gants. Les travaux forcés un peu partout sur le continent en furent un autre aspect ignominieux. L’état des lieux en pays pauvres très endettés est éloquent. De sa déportation tragique, Patrice Lumumba annonce en fait le Fiasco de l’Indépendance. Sa prémonition se vérifie chaque jour éphémère que le soleil fait et que la nuit évince depuis quarante neuf ans. Le ver qui se trouvait dans le fruit court toujours et a corrompu l’espérance radieuse de ce (re)commencement moderne en désespérance fangeuse. Autant dire que le programme de « reprendre sa dignité » reste entier. La dignité comme un capital inaliénable. Dont l’Afrique fut dépossédé avec la Traite. De sorte que la Conférence de Berlin taille et distribue des portions aux uns et aux autres, dans une immense friche ployant sous une indicible léthargie, tandis que les ethnologues et les anthropologues se font livre après livre, monographie après monographie, les greffiers minutieux d’un désastre achevé. L’attrition se poursuit en ce tout début de 21ème siècle battant pavillon turbo-capitalisme : le porc-épic est devenu le cauchemar absolu du porc-épic dans leur niche écologique. La théorie du pouvoir d’achat et de la rareté produit un monde violemment asymétrique sous toutes les latitudes. L‘entropie qui vrille de part en part l’Afrique de la post-Indépendance atteste de l’échec fracassant du modèle capitaliste où une minorité a tout pour elle en instrumentalisant l’Etat, quand les filles du plus grand nombre ont le choix entre la prostitution à ciel ouvert dans les rues dédiées de la Ville, glauques, et la prostitution clandestine dans les confidentiels snacks climatisés, où traînent des mâles en rut permanent. Cherchez la différence. Entre les « have » et les « have not » l’abîme déjà profond continue de se creuser. Et à part çà, tout va bien, Madame la marquise ? Le ver court, court…
Duel
Imaginons Patrice Lumumba sortant de son séjour dans les limbes pour une courte virée sur Terre. Que verrait-il à Kinsahasa, alias Kin-la-Belle ? Si ça se trouve, il arriverait un soir de duel annoncé entre deux icônes populaires ayant chacune son public et ses codes. Duel au micro et en décibels façon marathon, interminable. Soit une joute de voix opposant un Werrasson et un J. B. Mpiana. Deux « ambianceurs » hauts en couleurs qui animent leur espace national avec des défis puérils et un talent certain. Course à la renommée. C’est à qui sera le plus beau, le plus prodigue, le plus vain dans cette surenchère chevauchant à bride abattue Ego, alors que la rumba congolaise de Franco & Co berce notre nostalgie fissurée de haut en bas. Elle traverse les nuits blanches urbaines à Douala et ailleurs sur le continent depuis déjà plus de cinquante ans. Kin vit empalée sur l’attente fiévreuse de ces face-à-face dans le Fiasco assourdissant. La mégalomanie se porte à merveille au sud du Sahara et compense l’inconsistance flagrante des uns et des autres. Inflammables comme l’herbe de la savane en saison sèche. Ou du papier. Lumumba a produit des musiciens. Mais lorsque la musique est tout ce qui reste quand les rêves sont partis en fumée, il convient de s’inquiéter et de s’interroger. Ce n’est pas le jazz qui a mis sur orbite de prospérité les USA, même si Miles Davis en a bienvécu. Le reggae a eu beau se répandre sur les cinq continents et avoir acquis un statut sans précédent pour une cadence « sudiste », la Jamaïque tire encore le diable par la queue et des Dudus Coke & Co, import-export de substances illicites, en font le lit à baldaquin dans lequel ces truands se vautrent, passant pour des gentils garçons auprès des myriades démunies qu’ils saupoudrent de générosité, en échange de leur protection comme il s’est clairement avéré lors de la traque pour le capturer, lancée par le gouvernement de Kingston, sur l’insistance pressante de Washington. Pseudo Robin des Bois, ce Dudus. Et donc Patrice flâne, erre, déambule dans la ville de sa saga patriotique. Nul doute qu’au bout d’un moment, il en aura le cœur lourd. Lui et ses partisans seraient morts pour ce désastre ? Dans ce délabrement, où dénicher une lamelle d’espoir ? Au fond de quelles venelles calamiteuses qui ne figurent pas dans les guides pour touristes douillets ? Quid des interstices improbables de lumière vive dans cette nuit anthracite épaisse ? Bars tonitruants, alcool et pression de copulation. Y’a quoi ? La vie est belle. Y’en a à gauche, y’en a droite. Y’a qu’à mordre à pleines dents dedans. Comme la pomme d’Adam, disait la chanson soixante-huitarde de Maxime le Forestier. En ajoutant aussitôt que le paradis n’existe pas et que c’est nous qui le faisons. Pour l’heure, il s’agit d’abord de quitter l’enfer de la voie capitaliste, de lui opposer une alternative pour envisager un futur différent de ce côté de la planète en crise climatique inexorable. Chaud devant avec les gaz à effet de serre. Il y a un virage technologique serré à prendre. Genre bifurcation. Considérant les autocraties qui gèrent le Fiasco, le tonneau avec les quatre roues en l’air est à craindre. Au terme de sa déambulation nocturne dans la décrépitude, enchaînant les artères truffées de shégué : les enfants à la cloche, battant la semelle, Lumumba versera vraisemblablement des larmes amères comme la quinine et se dépêchera de regagner son séjour, atterré par ce qu’il aura vu.
Déficit d’abnégation
Dans la missive à Pauline, son héroïque époux dit que ce n’est pas lui, sa personne, sous entendu petite, qui compte, mais bel et bien le Congo. La foi ne s’invente pas, ni ne s’achète au supermarché du coin. Le Congo ne compte certes pas pour les seigneurs de la guerre locaux, ces nouveaux Kurz: c’est le nom du personnage de Joseph Conrad dans ce roman que tous les jeunes africains devraient lire, Au cœur des ténèbres. Assoiffés de pouvoir et d’argent comme lui ils sont. Rien d’autre ne compte à leurs yeux et dans leurs têtes de crocodiles affamés tapis au ras d’un marécage, attendant. Déficit d’abnégation sur toute la ligne. Du planton au chef d’Etat. Chacun roule d’abord pour lui et après on voit. La droiture porte des chemises élimées et des chaussures usées par la marche à pieds, quand la vénalité caracole dans des berlines coûteuses à air conditionné et construit des mansions. La probité essuie quolibets et railleries à son insu et même ouvertement. Les hyènes ricanent en festoyant de bonne chère, de vins fins et de bon cœur. « Qu’est-ce que tu veux même nous montrer ? ». La conscience ? Ils n’en ont guère. Ou alors elle leur sert à l’année de paillasson inusable. Comment le rapporter autrement, tant cette vilenie est sans vergogne, sans modération ? L’ignominie se tient fermement aux commandes du réalisme matérialiste sordide qui ronge l’Afrique tel un cancer qui n’est plus sournois depuis fort longtemps.
Les derniers mots adressés au monde d’un homme promis à la mort sourdent de l’immortalité où il entre derechef par la grande porte. Si ses bourreaux se montrent magnanimes. Rien ne les y oblige dans leur toute puissance d’interrupteurs imminents de sa vie. « Ne me pleure pas, ma compagne ». Rester forte. Ne pas s’effondrer. Surtout. Digne. Pour les enfants. Le regard tourné vers le « soleil pur » qui se lèvera, one day one day. Fait quoi fait quoi. Tout a une fin et tout a un commencement sur Terre. Qu’on se le dise. Les fossoyeurs de l’Indépendance peuvent même commencer à faire leurs prières. Le vent aura déjà tourné quand ils s’en apercevront. Ils n’empêcheront plus longtemps l’Afrique de prendre la route de son bel avenir, vers la liberté. Même dans ce monde voyou, cynique, du capitalisme globalisé et globalisant. Avec ou sans casse à la clé? C’est à eux de voir, la balle se trouve tout entière dans leur camp. Nul n’a jamais vu que le jour ne s’est pas levé, n’a pas point sur l’horizon, évinçant la nuit sur fond de gazouillis général de la gent ailée. Du fond infini de la disparition et de la mort, la détermination de Patrice Lumumba nous regarde droit dans les yeux et elle nous interpelle. Le ver court. Et cette course n’a que trop duré au sud du Sahara.
(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Lionel Manga est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

2 Responses
2010 août 26
Bonjour!
J’ai lu cet article et ca m’a plu, quel est la nationalite de l’auteur ?
Benn
2010 août 31
L’auteur des articles est Camerounais.