LES CHANZÉ

Ce texte est un « article press lib’ » (*)

Est-ce que les stratèges de l’UMP ont jamais lu Le Nègre Potemkine ? Savent-ils que l’auteur de cette farce aussi hilarante que délirante séjourne depuis trente six ans en Hexagone ? Un Camerounais droit dans ses bottes, nommé Blaise Ndjehoya, alias Ed Makossa sur les bords de la Seine, alias Lamda ou Lamdoche pour ses condisciples chez les pères Jésuites de Libermann à Douala? Si c’est non, alors tous devraient se dépêcher de l’acheter et de le savourer après le taf, d’autant qu’il est réédité ces jours-ci. Si c’est oui, alors quelqu’un devrait se soucier sérieusement de verser des droits d’auteur au ci-devant écrivain et ultima( ?) dandy tropical hexagonal. On pourrait même imaginer Nicolas le Bref le recevant à déjeuner pour cette prémonition romanesque. Mais connaissant l’oiseau Ndjehoya, en admettant qu’il daigne agréer l’invitation et ce n’est absolument pas garanti, peu attiré par les ors des palais de la Marianne, cette entrevue de haut vol risque au grand mieux de se solder par une belle apoplexie, fatal error 634, pour l’actuel locataire de l’Elysée. Au très grand mieux. Avant cette descente aux enfers en ascenseur ultra-rapide, lui et son cercle se seront copieusement fendu la poire, ils auront bien ri, de très bon cœur même, avec les aventures désopilantes d’un trio d’anciens combattants des bataillons indigènes de l’armée bleu-blanc-rouge, invités à parader sur les Chanzé un 14 Juillet. En souvenir du bon vieux temps de la guerre contre la peste brune et nazie. Sauf que dans le scénario de Lamda, il n’y a pas les chefs des Etats flasques assis à la tribune aux côtés de leur « homologue » organisateur et de sa Carla jamais rembrunie sous les vagues de ragots, toujours souriante, pimpante.
Mythique Whiteland
Ici ne va point sans là-bas, sans un ou moult ailleurs. Plus loin que les limites prescrites par la norme du groupe. Plus loin que la niche où nous venons au monde si vaste qu’une vie ne suffit pas à en faire le tour complet sous toutes les latitudes, à en explorer les moindres coins et recoins, sauf à l’y dédier entièrement et à en avoir les moyens financiers. L’attrait de l’inconnu, spécifique transgression d’une naturelle claustration, procède de cette même inexorable et insatiable curiosité qui nous anime depuis le début de l’odyssée, nous les gros cerveaux bourlingueurs et dispersés partout dans la biosphère terrestre, fondamentalement libres de la détermination génétique rivant ad vitam les animaux à des circonscriptions écologiques dédiées, indépassables, pour ainsi dire réglées à dessein par l’Evolution, qui plus est finement, avec une précision surpassant incontestablement celle des montres issues de l’horlogerie suisse : elles restent encore des mouvements de rouages dentelés et entraînés par des engrenages mécaniques. Une girafe ne « rêvera » jamais de forêt, ni un singe de désert. On peut se demander si un Inuit rêve de l’équateur brûlant, ou à l’inverse, un Baka du pôle nord si froid. Ailleurs se pratique au quotidien en mode mythe et fascination charriant son contingent d’affabulations plus ou moins grotesques. Ainsi de Whiteland vu d’Afrique. Référence absolue en tout et pour tout jusqu’à une date récente, par principe. Blanc rimant avec perfection, idéal. Proche de Dieu ? Subliminal ? Il n’en va certes guère autrement à une époque pas si lointaine que cela. Voir Paris et être au Ciel. La so called ville-lumière. Et cette artère rectiligne qui s’étire de l’Obélisque ravi par Napoléon à l’Egypte, place de la Concorde, à l’Arc de Triomphe, place de l’Etoile. Les Champs-Elysées. Les Champs tout court pour les branchés et les Parisiens, et entre ces deux appellations, les Chanzé dans Le Nègre Potemkine, en slang local. Et je t’envoie des photos faisant foi au mboa de « j’y suis », prises au bord de toutes ces œuvres monumentales placées dans l’espace public, la tour Eiffel n’étant of course pas en reste, pas plus que le Trocadéro. Mythique Whiteland. Aspiration à aller voir largement partagée à tous les étages de la société. Et quand vient le moment de choisir dans une armée quelques éléments pour composer un carré au défilé du 14 Juillet, je vous laisse imaginer le remue-ménage cabalistique et souterrain des influences au sein même du très haut commandement qui détient la primeur de l’information. Les interférences. Chaque officier général souhaite en effet mettre sur la liste des partants un sien ou une sienne, via un relais située plus bas dans la hiérarchie militaire et administrativement concerné(e) par ce dossier. Lequel ou laquelle à son tour, sous l’égide du précédent, va procéder au casting opportun à son niveau de décision. Cascade de conversations téléphoniques assurée en passant par le ministère en charge des affaires étrangères et l’état-major militaire de la présidence de la république, plus le cabinet civil, parties forcément prenantes dans une opération diplomatique de cette étoffe, chacun ayant ses entrées personnelles dans l’armée. Les larsens de la discordance ne manquent guère sur un tel palier encombré de puissances égales. Chacun des n retenus sait que tout peut arriver, jusqu’à la dernière minute, tant qu’il n’a posé le pied sur l’échelle de coupée, tant que son corps n’est pas dans le zinc, sanglé sur un siège. C’est l’effet-cargo en mode places ultra-rares.
Cold case
Sachant que « ici » avait toujours chaudement participé à la rescousse de « là-bas », de notre Ailleurs bleu-blanc-rouge, depuis l’épopée des premiers tirailleurs, il se leva un doute chauffé à blanc dans l’esprit féru d’inquiétude intellectuelle de Blaise Ndjehoya. Comme le vent se lève en mer et forcit. Aucun signe de cette lourde contribution en sang n’apparaissait clairement dans l’espace public, nulle part. Zéro trace écrite ou monumentale des bataillons indigènes, de leur insigne courage sur tous les fronts victorieux de toutes les guerres de l’Empire et après. Zéro trace visible de leur sacrifice indéniable pour la « mère patrie » dans la mémoire civile, ordinaire, partagée, vivante et constitutive du sentiment national. Trou noir. Occultés. Zappés. Minimisés. Armé de son étoffe de fouineur, Ed Makossa s’en fut kougna-kougna en investigation, il se mit sur la piste de cette extraordinaire absence, de ce formidable déni, en quête d’indices probants, à la manière d’un « privé » enquêtant sur un crime oublié. Affaire close. Cold case. Le crime d’oubli du sang versé des « autres » soldats. Comme si le sang avait deux couleurs. Comme s’il y avait plusieurs manières de tomber à la guerre sous le feu nourri d’une rafale de mitrailleuse, lorsque la section monte comme un seul homme à l’assaut d’une position ennemie. Comme si la balle arrivant en face, façon relativiste Matrix, faisait la différence en trouant les chairs et les corps, en tuant.
Une fois que la conviction du sieur Blaise Ndjehoya fut définitivement faite, ayant en sa possession suffisamment d’éléments convaincants, à l’instar d’un procureur officiant pour déclencher une procédure d’inculpation, restait encore à élire un mode d’exposition, parmi plusieurs, de ce riche matériau récolté, accumulé par une recherche exigeante dans une kyrielle d’archives. Et ce n’était pas le plus simple dans l’affaire. L’option classique passait par écrire longtemps une pesante thèse de doctorat de troisième cycle en Histoire, à soutenir ensuite devant un jury d’universitaires sourcilleux, attentifs aux énoncés et aux arguments, à l’exercice de la raison historiographique. Assommant de chez assommant. Avec l’ambition affichée de s’inscrire dans une perspective carriériste. Genre Achille Mbembe. Trop peu pour un électron libre, pour ce poète dans l’âme. On ne fréquente pas assidûment Chester Himes, Jack Kerouac, Céline ou Dostoïevski, entre autres écrivains, en vain : ça donne terriblement soif, des ailes et des idées. D’où celle de « monter » une fiction improbable sur ce thème du retour de mémoire en France, une expérience de pensée littéraire, en prenant pour prétexte la fête nationale bleu-blanc-rouge. Vladimir Jankélévitch disait, qui gratifiait souvent, sinon toujours, ses étudiants en philosophie d’un morceau de musique classique joué au piano, que « ce qui a été ne peut pas ne pas avoir été ». Énoncé délibérément tautologique qui stipule fortement la grossièreté autant que l’impossibilité foncière du déni de mémoire pourtant couramment pratiqué et sous tous les cieux, sur le continent africain. Entre un pensum académique et un folâtre roman, il n’y avait pas vraiment match dans l’esprit du citoyen Makossa wa Makossa. Sinon pour la forme. Quand retentirent les trompettes de l’été 1988, Le Nègre Potemkine était dans les librairies. Sur fond de Yèkè-Yèkè, le tube estival de Mory Kanté, et de première sortie des Têtes Brûlées. Au plus haut de la vague black, dans une France battant pavillon socialiste par un sympathique vent de force trois tranquille : François Mitterrand rempilait à l’Elysée. Une comète avait traversé le ciel des lettres et elle poursuit actuellement sa course en solo, sur une orbite excentrique, loin du vide intersidéral que la société du spectacle produit today à l’aune postmoderne.
Gestes
Si l’Afrique subsaharienne, noire, a pâti des préjugés meurtriers de l’arrogance occidentale dans des proportions vraisemblablement sans précédent dans l’Histoire, cela ne lui confère pour autant aucun privilège particulier. Et à bien des égards, elle n’a qu’à s’en prendre à elle-même pour ce qui est du naufrage constaté de l’Indépendance par tous les observateurs objectifs. Pour toutes les tribulations endurées objectivement du fait des autres depuis cinq cent ans, elle mériterait probablement des réparations astronomiques. La saison éponyme, sans adjectif, bat son plein. Dans la rade de Toulon déjà, moyennant un somptueux ballet naval, Jacques Chirac, alors chef de l’Etat, avait entrepris de remettre quelques pendules officielles et publiques à l’heure exacte dans la relation historique entre la France et l’Afrique. Son successeur hyperactif poursuit ce geste inaugural avec cette parade de soldats africains le 14 Juillet 2010. Dans ma langue ewondo, l’ironie dit volontiers que « mouanga a siki ayé a douk », soit dans celle de Voltaire : c’est facile de berner un gamin. Quelles que soient les considérations non dites qui la motive l’une comme l’autre, l’abstention de la Côte d’Ivoire et de Madagascar honore ces deux pays, more than words can say. La Grande Ile attend encore que la France reconnaisse le massacre commis en 1947 et présente des excuses conséquentes. Car et quoique les commentateurs politiquement corrects déploient une argumentation raisonnée, positive et tout ce qu’on veut, il n’en demeurera pas moins que ce raout sera raillé et le mérite cent mille fois. Ambiance néo-féodale. Suzerain et vassaux réunis pour va savoir quelle satanée cause. Ce scénario fait certainement partie de la rupture bruyamment annoncée avec les manières d’avant. Sauf qu’un écrivain, récemment encore ambassadeur bleu-blanc-rouge appointé au Sénégal, Jean Christophe Rupin, indexe des réseaux d’influence pilotés par le secrétaire général de l’Elysée. Son éjection fait des vagues de trois mètres de haut. Abdoulaye Wade ne le supportait plus et il a été rappelé dare-dare. Faut surtout pas embêter le Vieux qui ne veut en faire qu’à sa tête. La décristallisation des pensions dues aux anciens combattants arrive un peu tard  pour tous ceux qui ne sont plus de ce monde. Le vin, le champagne et les petits fours seront de haute qualité à la garden-party présidentielle post-Chanzé. Paris au frais de la princesse, c’est trop cool, même s’il y fait un tantinet canicule cet été.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Lionel Manga est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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