LA CROIX ET LA BANNIÈRE
21 juil 2010
Ce texte est un « article press lib’ » (*)
Où vas-tu, camarade Njawé, de ce pas si pressé vers l’absence irréversible ? Les fruits dans l’arbre de tes combats ne sont point mûrs encore et le « soleil pur » de Patrice Lumumba ne s’est toujours pas levé sur l’horizon de l’Histoire. Où vas-tu de ce pas pressé, genre après moi le déluge, et à qui laisse-tu donc, aussi entier, cet immense chantier d’inventer le futur, d’inventer un Cameroun radicalement différent de celui d’aujourd’hui, pieux Pius ? Mission terminée ? Déjà ? Un peu prématurément non ? La sinistre Faucheuse a pour toi pris la forme moderne d’un énorme Mack pesant plusieurs tonnes et la roue à aubes s’est bloquée incontinent sur une autoroute de Virginie, en very terre américaine de tabac. La Terre a continué de tourner sur son axe céleste comme si de rien n’était et elle continuera, elle tournera toujours. Ce n’est pas une mort d’homme de plus, ordinaire ou extra n’y change absolument rien, qui irait l’émouvoir, notre quasi-sphérique planète, et pourtant…
Une très élégante charte africaine du réel stipule littéralement que l’Homme est la Nature se tenant debout et marchant sur deux pieds. Certes, elle ne se tient pas ainsi fièrement debout pour s’aplatir ou se prosterner ensuite mollement devant d’immanentes et éphémères « puissances » terrestres. Pour Dieu, passe encore. Qui irait s’étonner que la même charte affirme alors en substance que la quiétude n’est pas exactement le propre de l’Homme, quoique dans l’anxiété on ne soit pas non plus fameusement chez soi. Elle prescrit davantage, in between, une forme de sérénité in-quiète en mode gent ailée menue s’envolant à la moindre risée dans un périmètre critique. Exister à « tête reposée » est donc pure vue de l’esprit à cette aune. Strictement inconcevable et impossible. Dans leur exquise variété tridimensionnelle et non-finie, les phénomènes naturels, réalités sensibles, y sont compris et représentés comme autant d’expressions concurrentes élaborées avec les mêmes idées moléculaires en perpétuel brassage, issues d’une source voilée, inaccessible, mais composées ou écrites avec des protocoles combinatoires différents.
Pour cette vision géniale du monde qui ne manque pas de souffle, complexe, inclusive et holistique, où la phase biologique et la phase minérale se partagent simultanément la scène phénoménale et la présence, étant donc foncièrement une expression à l’instar d’un arbre, d‘un fleuve, d’un nuage ou d’un volcan, entité singulière et résolument post-animale, seule espèce dans l’écoumène terrestre à posséder cet attribut évolutif hautement et autrement stratégique, qui fait la différence avec les autres réussites de l’arbre du vivant : l’appareil psycho-mental, l’Homme est essentiellement voué à s’exprimer, assure in fine la divination par les huit cordelettes des Mwaba-Gurma. Chaque âme (é)mise au monde depuis le siège de l’Un primordial, selon une procession dûment réglée, y séjourne avec une assignation très précise. Soit un ordre de mission prébiographique qui constituera de fait l’objet de toute sa vie, sa fin, ce pour quoi il ou elle est ici ou là. C’est une sorte de lopin de terre personnel, un champ en friche à cultiver assidûment afin d’en tirer tout le potentiel de fertilité. Au gré des fluctuantes circonstances, entre les propices et les contrariantes. Parmi ces âmes, un petit contingent est porteur de consignes spéciales, calibrées pour les sujets qui auront la charge de les traduire en actes sur le théâtre des apparences. Dans tous les sens du mot « charge ». Ce n’est pas toujours une sinécure au menu. Certains étant sur la fréquence de la croix et de la bannière, leur existence sera souvent un parcours du combattant.
Serres d’acier
Vu de 2010, 1979 ce n’est plus la porte à côté évidemment, mais ce n’est pas si loin que çà non plus. Le Cameroun battait encore pavillon parti unique. Le dispositif immunitaire du régime Ahidjo tenait la société vert-rouge-jaune sous très haute surveillance. Le carcan de la Peur maintenait une forte pression sur les corps et les esprits. Peur de disparaître, d’aller en croisière à « Mëkabna », mythique contrée de douleur et d’oubli. Peur du goulag local : Tcholliré, Mantoum, Yoko, pour ne citer que ceux-là des centres de rééducation civique. Un doux euphémisme pour nommer sans y paraître le réseau des oubliettes où finissaient les récalcitrants à la norme en vigueur : se taire, raser les murs et serrer les fesses. Gare au Lac et à ses antennes et à ses ramifications tenant dans des serres d’acier le territoire national, du nord à l’ouest et de l’est au sud. Motus et bouches cousues. Écouteurs et rapporteurs sévissaient dans la rue, à tous les étages, à tous les carrefours, dans les taxis, au marché, au bureau, au quartier, dans les bars, dans les bus de la Sotuc, dans les cars de transport, dans le train, partout, les sbires du redoutable Jean Fochivé veillaient au silence et au grain dans la dictature. Interdiction de dire quoique ce soit d’un peu oblique, qui ne s’inscrive pas dans la ligne béni oui-oui et la prosternation générale devant le Grand Camarade et ses affidés. La Peur battait la mesure des jours et des saisons au pays d’Osende Afana. Peur bleue nouée au ventre d’une aube à l’autre. Peur bleue dans la nuit anthracite de la post-Indépendance.
Quelques audaces artistiques rayaient bien la chape de plomb sur le mode satire sociale : Dave K. Moktoi et son « homme bien-de-là-bas » ; l’intellectualisant Trio XYZ ; Daniel Ndo et l’inénarrable Oncle Otsama, le truculent villageois en ville et adepte du « chien noir », entendez mauvais vin rouge, qui s’étonnait encore de voir l’eau « sortir » d’un mur. Ces aimables divertissements publics ne présentaient aucun caractère de vitriol balancé au visage de l’ordre politique établi. Zéro remise en cause du système. On peut même se les représenter historiquement et a posteriori comme des entorses prophylactiques autorisées pour soulager quelque peu la tension intérieure contenue, innocentes relaxations strictement encadrées par le dispositif immunitaire. Sachant donc que nous sommes au monde pour nous exprimer et y réaliser un certain projet qu’il faut encore découvrir en soi, on voit avec le recul quelle ignominie aura été l’impossibilité d’une parole librement exercée, la prohibition de la faculté fondatrice de l’humain, cette « facilité » originelle de dire, qui s’est alors repliée sur elle-même en kongossa. Place dorénavant à la rumeur aussi insidieuse que vénéneuse, mélange fumeux d’indiscrétions filtrées et d’affabulations toxiques à tête chercheuse, s’installant en culture populaire. Et par contrecoup, il devenait carrément impossible de distinguer le vrai du faux. Des vessies percées s’y entendaient à merveille en 1979 pour mimer des lanternes chinoises, déjà. De doux leurres en couleurs servaient de placebo aux douleurs. L’illusion de prospérité économique tenait encore la route.
Dans la brèche
Personne ne pouvait imaginer Ahmadou Ahidjo, le père fouettard de la nation, abdiquant au profit de qui que ce soit. Et pour cause : le Pouvoir est une drogue franchement dure. Plus dure que toutes les substances pourchassées par la DEA américaine : cocaïne, héroïne, crack & Co. Quand on en a tâté un peu et joui de ses effets euphorisants, on en veut toujours plus, encore et encore, en doses de plus en plus fortes, vu que la saturation repousse en permanence le seuil de l’extase. Addiction. L’atmosphère politique était déjà(aussi ?) à hors-Lui-le-chaos. La vitrification de la parole produisait un champ lisse, plat, un désert sans aspérités, sans relief, et l’Université réduite à sa plus simple expression : une fabrique industrielle et post-coloniale de diplômés tropicaux promis au chômage, se taisait comme les chiens chez le preux du verbe volcanique, Aimé Césaire, dans l’ombre de la ronronnante propagande du Parti. Echaudé par l’expérience depuis l’affaire du train de la mort en 1962 et pour s’être attiré les foudres canoniques du dispositif immunitaire en diverses occasions, la rédaction de l’Effort Catholique se cantonnait dans une neutralité toute évangélique et pastorale, quitte à glisser entre les lignes un son de cloche fêlée pour les fins lecteurs. Au nez et la barbe de la vigilante et sourcilleuse censure ? Ce n’est pas dit : jamais ses fonctionnaires zélés ne furent des simples d’esprit auxquels une posture subversive en filigrane eut échappé. L’année d’avant, le 18 février 1978, le Grand Camarade avait célébré sa vingtième année aux commandes du Cameroun : ce n’était plus nécessaire de faire ouvertement les gros yeux. Sauf si fronde il y a sur le campus universitaire pour cause de mal bouffe au resto U. Et de Khartoum où le Grand Camarade se trouve alors en visite officielle, çà donne à la une du quotidien gouvernemental Cameroon Tribune: L’ORDRE RÈGNERA PAR TOUS LES MOYENS ! Dans cette étroite brèche qui ne disait pas son nom, un jeune homme se glissa avec son projet : être un messager. Une voix dans le désert ? Connaissant la suite de l’aventure, et la place cruciale que son journal aura prise dans le paysage vert-rouge-jaune, en tant que bannière et tribune de la contestation politique au crépuscule du siècle dernier, force est de dire que non.
Il faut vraiment être habité par une authentique vision et une espérance qui ne l’est pas moins, pour se lancer à corps perdu dans une aventure de presse en 1979, alors que Yoma Yoma vient de révéler le Dina Bell et fait swinguer les nuits blanches de la mise-en-bière. Yves Michel Fotso épatait les filles et frimait sur le tronçon carrefour Warda-Pharmacie du Soleil à Yaoundé, le tronçon m’as-tu-vu de la capitale, avec une Mercedes vert forêt du vaste parc automobile familial, rivalisant dans la parade en chevaux fiscaux avec une pléiade de fistons résidant en Whiteland et revenant périodiquement en vacances au mboa. Les frasques du sémillant Jean Louis Ava’a Ava’a alias Effet-Joule, défrayaient la chronique locale, salée et poivrée, des potins mondains : on dirait people et bling-bling aujourd’hui. Le champagne importé par un Christophe Ngayo passait la douane libellé eau minérale. Moyennant une homonymie pétillante et opportune. Les gabelous avaient certainement la berlue et la tête prise un peu ailleurs…
Pour qui eut voulu alors se lancer dans ce créneau inédit, il ne manquait certes pas de « sensation » à mettre sous presse entre Douala et Yaoundé uniquement. L’élite urbaine y faisait allègrement la java et bombance avec l’argent du principal contribuable : les planteurs de cacao et de café, ces mamelles canoniques de l’économie camerounaise claustrée encore dans le secteur primaire. Les fringants flambeurs et « faroteurs » de 2010 ont bien de qui tenir sur le palier branlant de la vacuité phallique, aussi vertigineuse que triomphante, à l’instar de Samuel Eto’o et de ses émules, le Hummer Club. Les chats ne mettent pas bas des chiots. Les prédateurs incrustés dans les rouages de l’Etat, à la façon de virus implantés au cœur du génome des cellules, trayaient sans scrupules la vache à lait : ils pillaient déjà impunément le Trésor public en puisant par mille procédés sordides dans ses caisses. Le plus courant et grossier dans ces eaux étant la surfacturation éhontée des livraisons en entente cordiale avec les fournisseurs de l’Administration. Au Kannibale Kontrarié, de doux rêveurs en tout genre refaisaient parfois le monde en jazz et la tourmentée Koko Ateba rôdaient ses suaves ritournelles. Il y avait une certaine poésie dans l’air…
Sous le signe de Koba
On ne l’inhumera certes pas le jour venu avec une pierre lestant sa main droite, le Pius, ainsi qu’il est d’usage dans la tradition bamiléké à l’endroit de ceux et de celles qui meurent sans progéniture laisser. Pour avoir frayé une voie dans l’Histoire turbulente de son pays vert-rouge-jaune, du coup, la sienne n’est plus seulement de chair. Elle est aussi et sera demain davantage d’esprit. L’engagement dans la cité n’est guère une sinécure : on le sait depuis Socrate que son ironie mordante mena tout droit à boire la potion mortelle de cigüe. Comme d’autres en prison ou à la mort par exécution sommaire dans un coin de forêt. Voire cloué sur une vile croix au sommet du Golgotha. Cet itinéraire en forme de cause brandie haut et portée de vive voix n’est pas de tout repos sur Terre. Ne s’y lance pas qui veut. Pour finir comme Patrice Lumumba dans un bain dissolvant d’acide ? Le commun des mortels veut jouir de la transiente vie par tous les pores de la peau, même si c’est en barbotant dans une bauge fangeuse et nauséabonde de porc. Parce que la vie est finalement courte si on ne voit pas plus loin que le bout de son nez : attitude très camerounaise et séquelle vraisemblable de la dictature, du temps de cette glaçante Peur bleue rivée au ventre. Se tenir bien droit dans ses bottes passe pour du masochisme au voisinage nord de la latitude zéro, quand pactiser sans vergogne avec le Diable et ses assistants est la règle. L’épopée politique au Cameroun sera donc à tout jamais inséparable de l’itinéraire personnel de Pius Njawé qui se tint avec aplomb dans le rôle public de la mouche irritant et enflammant la narine du lion : l’une et l’autre se confondent définitivement. Exister, dit le philosophe Paul Ricoeur, c’est résister. Les historiens de la presse aussi bien que les généralistes ont du pain et plus encore sur la planche.
Sur nos « axes lourds » tellement meurtriers, les silhouettes noires de contreplaqué fichées sur le bas-côté de la chaussée nous rappelleront pendant un moment encore qu’un homme meurtri et choqué par la disparition brutale de son épouse dans un accident de la circulation, les conçut pour attirer l’attention des usagers de la route. Afin que des existences ne soient plus prématurément interrompues, ni des familles plongées dans l’affliction par la négligence, la somnolence au volant, le piteux état des pneus, celui des freins, ou par l’avidité. Jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus un seul un jour prochain. Et la prévention routière selon la Fondation Jane & Justice aura vécu. Qui n’imagine les colloques homériques que Pius Njawé, Mongo Beti, René Philombe et leurs illustres devanciers dans la galerie impossible sur Terre des héros vert-rouge-jaune, vont dorénavant tenir dans les limbes, sans qu’aucune intervention musclée de police ne s’en mêle ? De leur vivant copieusement engagé, ce fut plutôt la croix et la bannière, ces rencontres étant fort mal vues par l’ordre établi depuis 1958 dans leur pays. Aux hommes et aux femmes dignes de lui d’hier à aujourd’hui, en attendant la cuvée de demain, le Cameroun à-venir érigera en temps utile un mausolée de reconnaissance due. Ils ne perdent rien pour attendre. Le crépuscule de l’ivraie est en cours. L’étoile du bon grain s’allume, alors que se lève le vent de la Restauration qui sera menée sous le signe transcendant de Koba.
(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Lionel Manga est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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