LA CONVERSATION SILENCIEUSE

Ce texte est un « article press lib’ » (*)

Dans un paragraphe aussi bref que sévère, parvenu à quelques encablures du terme de son lumineux Hominescence et indexant ce point aveugle, Michel Serres fustige, en des termes résolument sans appel, la philosophie antique et moderne ignorante de la Femme, pour avoir fait l’impasse sur cette experte en douceur, en aménités et en humanité. Cette lacune monstrueuse, fissurant l’édifice/la citadelle/le palmarès intellectuel même de la raison philosophique de part en part, transversalement, longitudinalement, latéralement, légitime/vaut/mérite une telle admonestation, aussi bienvenue que nécessaire, à l’androcentrisme qui sévit outrageusement sous toutes latitudes de la modernité, et a nourri au long des siècles une pléthore de « ismes » fauteurs de ravages soigneusement archivés dans les annales de l’Histoire. Cette millénaire et formidable misogynie a vraisemblablement trouvé son fossoyeur avec Peter Sloterdijk, penseur allemand, et sa gynécologie négative énoncée dans Sphères 1. What ? Je vois déjà des yeux qui s’arrondissent comme ceux des lémures. C’est quoi t’est-ce encore que ce concept bizarroïde véhiculant des relents d’hôpital, d’obstétrique et de maternité précisément? La gynécologie négative ? Ce n’est ni plus ni moins que la réhabilitation improbable et ô combien salutaire de l’enfantement, de ce processus naturel, vital, qui va de la conception in utero à l’accouchement du petit d’homme, au terme de neuf mois cruciaux où le destin ultérieur de son être à l’extérieur, dans le monde, se joue. Et à ce titre, PS stipule que l’homme est l’animal ouvert plus ou moins bien salué. La perplexité va encore sourciller en accent circonflexe sur cette laconique proposition et se demander ce que « saluer » et « plus ou moins bien » ont à voir avec l‘enfantement/la procréation.
La caverne exquise
L’aventure humaine, i.e. de tout homme/femme au monde, commence en un lieu superlativement universel : l’utérus. Comme pour tous les mammifères apparentés, vivipares et à sang chaud. Fondement indéniablement objectif, s’il en fut. Dans l’originelle réclusion de cette « caverne exquise », un zygote/œuf éclot, produit d‘une fusion/conjonction réussie entre spermatozoïde et ovocyte. Cette cohabitation du soi et du non-soi n’a pas fini d’étonner/intriguer les biologistes : comment se fait-il que le système immunitaire de l’hôte, de la mère, reste coi, ne déclenche aucune réaction de rejet ? Question ouverte à la curiosité et en attente de réponse. Et cet œuf va se développer dans ce giron obscur. Des cinq sens qui l’équiperont et constitueront ultérieurement autant de modalités d’accès au monde, le premier à se former est l’ouïe. Le fœtus entend. Cette compétence sensorielle l’exposerait alors au risque d’une « torture permanente du bruit », entre celui produit par l’organisme de sa mère et les sources extérieures, s’il ne pouvait pas filtrer les stimuli acoustiques, s’ouvrir à ce qui lui est agréable et se fermer à ce qui ne l’est point. Le séjour intra-utérin serait insupportable sinon. Le « Je » à-venir, acteur dans le/du monde, s’inaugure ainsi, avec/par cette capacité initiale de discrimination proprement esthétique, « acte primitif du Soi », qui signe/manifeste ainsi d’emblée une préférence pour la jouissance plutôt que pour la souffrance, et installe la rampe de lancement du sujet en puissance. Muni de/chevauchant cette compréhension embryologique et philosophique minimale quant au séjour utérin et ses enjeux psychiques, on en vient inéluctablement à l’état d’esprit de la mère, de son rapport à ce « témoin intime », et à la situation de la femme gravide dans notre société camerounaise phallocratique, en tant que l’Autre de l’homme et dans un état exceptionnel, si ce n’est paradoxal, qui exacerbe cette altérité.
Les tendres anticipations
Les études féministes entreprises sous le prisme occidental ont depuis belle lurette ruiné la notion d’instinct maternel : il n’existerait pas. Dixit Elisabeth Badinter. Soit. Partant de là, une grossesse n’est pas toujours, ni forcément, une heureuse nouvelle pour une femme. D’où la longue bataille pour le droit à l’avortement et ne pas « mettre au monde » des enfants indésirés. Mais si la grossesse a une tonalité positive, alors la mère a pour son « passager », présume PS, de « tendres anticipations » et même entretient avec lui une conversation silencieuse. C’est autant d’effusions bienveillantes, prévenantes, et pour tout dire de résonances enchanteresses, qui happent/attirent l’ouïe fœtale, et auxquelles le petit d’homme en gestation longue dans la cavité amniotique s’adonne activement, ce dont les observations détaillées de la psychoacoustique témoignent abondamment. Il s’agit là de faits et point de spéculations hasardeuses post-new age. Je dirais volontiers qu’il se dilate dans une extase. Notre être-désirant et désir tient de cette fondamentale tension vers. Que seule la satisfaction apaisera. Il est alors loisible de mesurer maintenant, à une aune d’attentions et de soins privilégiés, dans quel déficit de communication baignent les fœtus de grossesses subies et arrivant à terme. Vécus de bout en bout par ces mères « porteuses » comme un embarras, une contrainte, littéralement inattendus et exécrés, ils ne se dilatent point et probablement se recroquevillent plutôt sur eux-mêmes, dans une bulle étanche, soit cette forteresse vide naguère identifiée par Bruno Bettelheim. La fonction des berceuses saute du coup aux yeux et en quoi elles instituent/instaurent un lien prénatal fort. Ces mélodies qui se transmettaient et pour cause, de mère en fille, instruisent le fœtus au moins autant qu’elles construisent pour/en lui une expectative positive, quand viendra la sortie par expulsion, la fin de cette résidence aqueuse, tremplin de l’odyssée au dehors. De l’enfant autiste dramatiquement reclus dans son bunker de silence, à l’hyperactif ne tenant guère en place cinq minutes d’affilée, en passant par le vif-argent tranquille, qui sera féru de nuages et de lectures, les profils psychologiques, sains ou pathologiques, plus ou moins stables, tiennent au signe de cette initialisation intra-utérine, pré-biographique et foncièrement constitutive de l’être humain.
Le souci de la fragilité
Un hasard excellent et insurpassable : l’euphonie dressant le lit du sens, fait que gravidité rime avec fragilité, mais aussi sérénité. Cet état physiologique et temps d’exception n’a certes pas échappé à nos immémoriaux prédécesseurs. Les cultures de tout temps préhistoriques l’ont toujours ménagé en lui aménageant des conditions optimales, eu égard au respect canonique de la vie et à la place que tenait la fécondité dans la plupart, exemplifiée par les cultes de la Grande-Mère qui se sont pratiqués sous à peu près tous les cieux sur Terre, avant les monothéismes. Dans moult chartes spirituelles s’énonce tacitement ou implicitement un souci constant de la fragilité, une prévenance en définitive rituelle. Chaque accouchement était alors un évènement, un cas particulier entouré du plus grand soin. D’où la « singularité » d’une femme stérile et son assignation spécifique dans le jeu de rôles global mimant l’ordre du monde tel que narré par la cosmogonie où chaque chose, animée ou pas, chaque étant, a une place d’office, tient un rang déterminé. Les temps étaient matriarcaux et ne le sont plus guère, ne serait-ce qu’en filigrane, sous les chaussures de ville de ces messieurs les zélotes d’une gynécologie qui marche, en substance et selon PS, sur la tête. Elle nous fait venir seuls au monde, Opus One, depuis le 18ème siècle, sans notre accompagnateur originel, symbolisé par le placenta dorénavant dégradé en déchet et perdu de vue dans l’économie du sujet.
La société africaine récemment patriarcalisée a nettement moins cure de la femme gravide, sans parler, en emboîtant le pas aux féministes, de l’empire/emprise que la Loi du Père, loi des mâles, exerce toujours sur le corps des femmes qui se retrouvent souvent enceintes à leur grand dam. Réduites à être des ateliers de progéniture et rien de plus dans l’ombre des hommes. Le pavillon de l’androcentrisme flotte haut de nos jours de ce côté du monde. La femme enceinte ordinaire du Cameroun contemporain, assiégé par la précarité, subit de plein fouet le stress inhérent à une société déglinguée par le Fiasco, les séquelles de la dictature et les dommages collatéraux de la longue récession économique post dévaluation du FCFA. Il faut les voir pour certaines traînant des ventres rebondis et continuer de vaquer à des tâches imprescriptibles dans leurs foyers, arpenter le marché à faire des emplettes et que sais-je encore. Zéro sérénité. Dans les maternités, les salles d’accouchement sont des «poussoirs » qui travaillent à la chaîne. Des matrones aboient sans délicatesse sur les parturientes sommées de pousser et encore pousser. Il faut faire vite, faute de lits, et la liste d’attente donne le tournis. Le taux de natalité ne fléchit pas. Combien d’enfants dans cet accroissement sont « salués » par leur mère ? Combien d’entre elles jouissent, ou ont hier, avant-hier joui, d’un environnement les mettant dans des dispositions pour cela?
T.O.C
Le climat général de la société vert-rouge-jaune, délétère, parle de lui-même, caractérisé par la montée en puissance de ce qu’il faudra bien finir un jour par nommer ouvertement : en l’occurrence, les troubles obsessionnels du comportement ou T.O.C. Le mépris des femmes a atteint des hauteurs aussi vertigineuses qu’abominables, à ce titre. Elles sont les boucs émissaires idéaux, celles par qui le scandale arrive et qui ne méritent pas autre chose qu’un lynchage, même seulement verbal. Une étude clinique et à ce jour inédite atteste que les Camerounais et les Camerounaises sont toc-toc grave. Entre les exhibitionnistes qui se défont pour uriner sous les yeux des passants et passantes, ou les arnaqueurs invétérés, les automobilistes indifférents aux piétons, les flics racketteurs, les chipies de supermarché ou les plantons bourrus, ce sont autant de marques ordinaires d’incivilité témoignant à tous les étages du profond malaise humain, de salutations incomplètes, inconsistantes, brouillées. Couacs dans le pacte audiovocal intime avec la mère ? On peut probablement en préjuger, voire même l’inférer logiquement de tout ce qui précède. La marque la plus criarde et intangible est la dissolution/abrasion de l’émotion dans des conduites strictement routinières où n’intervient souvent plus l’intentionnalité propre à un sujet maître de se décisions, mais davantage l’inertie de l’habitude, par entraînement, suivisme, esprit de groupe. « Je » est une silhouette spectrale au voisinage nord de la latitude zéro. Et comme « nous » n’a pas davantage pignon sur rue, le dilemme est clairement posé. Vers quoi, où, se dirige une société en déficit structurel de « Je » et de « Nous » ? Vers le néant de la fiction se mordant décidément la queue? Les enflures de diverses envergures qui caracolent dans les signes extérieurs clinquants et bruyants de la prédation et de la concussion ne sauraient prétendre à la dignité de « Je », sont promises au dégonflement comme de vulgaires ballons de baudruches. Ce n’est qu’une question de temps. Mettre au monde un enfant est une responsabilité colossale. Il faut avoir pour lui un projet, ou sinon, ce n’est pas la peine d’entamer une aventure qui sera cousue de vicissitudes. Non pas que l’enfant bien salué n’en connaisse point…

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Lionel Manga est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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