LIBATIONS
05 juil 2010
Ce texte est un « article press lib’ » (*)
Au tout premier chef, la soif est une sensation objective d’astringence résultant d’un stress physiologique. C’est une « altération » qui peut parfois se faire éprouvante, pressante, et à laquelle la seule absorption d’eau pallie pour l’ensemble du règne animal, des oiseaux aux éléphants. Comme quoi donc, boire à l’unique et stricte fin de se désaltérer n’est certes pas un apanage spécifiquement humain. S’enivrer, oui, par contre, l’est incontestablement, à ingurgiter outre mesure des boissons alcoolisées, depuis la nuit des temps. L’ébriété est à ce basique titre, autant que le rire et la colère, un authentique propre de l’homme. Les corpus de la littérature orale des temps où la fermentation était artisanale et le seul procédé dédié, contiennent sous toutes les latitudes des récits aussi savoureux que grinçants, ayant pour thèmes la griserie induite par des libations immodérées et leurs effets imprévisibles, perturbateurs, pas toujours si plaisants au finish.
« Boire un petit coup c’est agréaaable, boire un petit cooouuup, c’eeest bon ! » serine la bien connue ritournelle, devise déclarée des amateurs de boissons alcoolisées. Sous le signe de la commensalité et de la convivialité, l’absorption de ce type de boissons est une activité sociale admise et bien établie au sein de toutes les cultures. La plupart des langues humaines savent aussi dire au propre comme au figuré, cet état second dans lequel se trouve celui ou celle qui aura éventuellement forcé sur la dose. A l’échelle d’un individu, cette activité peut bien entendu aller jusqu’à l’addiction extrême, quand on s’y adonne très au-delà de la soif et qu’il ne s’agit plus seulement de se désaltérer, ni donc de soif au sens tout à fait objectif du terme.
De sorte que la notion d’utilité au sens de la théorie économique explose littéralement et se trouve vidée de toute pertinence heuristique par ces beuveries où chaque protagoniste se targue fièrement après-coup d’avoir ingurgité douze bières en bouteilles de soixante cinq centilitres, voire même plus, là où une seule suffirait amplement à « liquider » la soif. Quelle innommable pression mentale, quelle compulsion infernale pour l’excès, les pousse donc dans ces orgies de bière hallucinantes ? Quelle perspective glorieuse les entraîne dans cette course folle à qui sera la meilleure éponge d’une longue soirée parmi d’autres à la même aune, le sexe prétendument faible n’étant d’ailleurs pas en reste, toutes proportions gardées ?
Quelle formidable vacuité assure ainsi aux boissons alcoolisées cette omniprésence dans l’espace urbain, mais pas seulement, au Cameroun? Quels ressorts ? Qui y trouve à redire ? Ou sinon, à qui cet empire de l’intempérance profite ? Et à quelles fins ? Alors que le compte à rebours vers la commémoration du cinquantenaire de l’Indépendance est lancé dans les têtes pensantes et les dirigeantes, sachant que 50% de la population à Douala a moins de quatorze ans, ces interrogations sur la « jon » sont aussi cruciales que d’une brûlante actualité.
De la mise-en-bière
La soif est indubitablement une industrie juteuse au Cameroun. Au point que la S.A.B.C qui affiche fièrement soixante et un ans d’existence au compteur est le deuxième plus grand contribuable aux ressources fiscales de l’Etat. Ce n’est pas rien et elle tient le rang. Depuis l’autochtone et historique Beaufort alias Jobajo, doyenne des bières, dont le nom était pour l’époque tout un programme colonial de séduction, l’offre de ce brasseur en « jus de maïs » s’est diversifiée d’année en année depuis 1948, et son portefeuille de produits comporte désormais un peu moins d’une dizaine de marques de bière, dont certaines très populaires comme la 33 Export alias Tritri et la Mutzig, ont pignon sur rue, l’une faisant fond depuis plusieurs saisons sur le football comme axe publicitaire, après l’amitié, alors que l’autre surfe non loin de là sur la musique, avec son très couru concours national de la chanson. Deux axes stratégiques qui recrutent évidemment beaucoup de consommateurs et qui font le bonheur du chiffre d’affaires de l’entreprise.
L’entreprise aux couleurs rouge et jaune or n’est toutefois pas seule dans ce créneau lucratif. De sorte qu’à son offre il convient, pour faire bonne mesure et donner une vue authentique de ce mousseux paysage, d’ajouter celle de son concurrent immédiat GCSA qui lui taille des croupières avec la Guinness alias Guigui, sa stout au goût amer et prisé. Il va sans dire que la mise-en-bière nationale marche toujours comme sur des roulettes et ne connait guère de répit. Ce malgré la baisse drastique du pouvoir d’achat depuis deux décennies. 4,6 millions d’hectolitres produits en 2007. Et la concurrence y bat son plein de l’aube au crépuscule. Entre le poids lourd de souche coloniale française, détenteur de 80% du marché de la soif, et son fringant challenger plutôt irish arrivé en 1967, c’est donc à qui sera le plus bu pour sûr de Douala à Kousseri et de Manfé à Yokadouma, mais aussi et au préalable, à celui qui sera le plus vu dans la lice marchande vert rouge jaune. Moyennant des budgets consistants de communication vers lesquels lorgne le landernau publicitaire.
O.D.V
L’empoignade pour les parts de marché (de gosier ?) se joue en effet très serré sur le terrain de la visibilité, entre la S.A.B.C et GCSA. Les équipes de marketing ne lésinent sur rien pour maintenir de l’avance sur le concurrent, réduire l’écart, si ce n’est carrément lui damer le pion. Les méninges des agents de cette mise-en-bière rationnelle tournent en régime de surchauffe. Dans ce scénario, les agences de conseil en communication leur sont ce qu’un soufflet est au forgeron : un instrument capital pour attiser le feu, le ranimer, le garder vif. Indispensable. Dans la panoplie des supports que ces discrètes officines mettent en œuvre à cet effet et assurant la visibilité de ces gros clients, il y a principalement l’affichage urbain le long des artères principales, autour des girations urbaines névralgiques, ainsi que sur les grands axes routiers. Soit le must des O.D.V ou « occasion de voir » dans le jargon publicitaire.
Exemple banal : à trente trois kilomètres de chaque agglomération d’importance du réseau routier national, de grands panneaux dédiés à la 33 Export font majestueusement office de bornes kilométriques de part et d’autre de la chaussée, pour chaque sens de la circulation. Dans le même registre, les aficionados doivent encore bien se souvenir du méga panneau de Guinness s’allumant au bord du soir et planté en plein milieu du carrefour Pakita rebaptisé « de la joie » à Yaoundé, au quartier Essos, quand ce lieu alors tonitruant jusqu’au petit matin, havre urbain absolu de dissipation et de libations, était l’embouchure des nuits blanches de la capitale. Piéton ou automobiliste, c’est impossible en ville de ne pas se trouver exposé, au bas mot cinq minutes par jour, à ces dispositifs racoleurs. Une exposition permanente qui tourne à l’état de siège.
Capsules gagnantes
Dans cette compétition commerciale acharnée pour gagner et conserver les faveurs des consommateurs versatiles, la S.A.B.C et la GCSA ont toutes deux abondamment recours à une manière d’arme absolue en la matière : les campagnes promotionnelles. Périodiquement, les Camerounais et les Camerounaises sont incités par un vaste battage publicitaire à lever davantage le coude. Les mécanismes récurrents de ces promos consistent en général à collectionner x capsules d’une marque de bière pour avoir droit à une bouteille gratuite. S’y ajoute en général un joker ouvrant la participation à une tombola, avec la possibilité de gagner un lot alléchant par tirage au sort : téléphone portable, MP3, Ipod, ces nouveaux « objets d’attraction et de tentation », voire même une voiture le cas échéant. Une autre variante non moins déclinée consiste à disperser, selon un certain ratio, des capsules instantanément gagnantes parmi un contingent de N bouteilles.
Au plus fort de ces périodes, les consommateurs sont totalement cernés : impossible alors de faire un pas sans tomber sur un pressant Call To Action, sur une incitation à « picoler » encore et encore. Y’a des affiches de tous les formats aux murs des débits de boissons, tandis que des escouades de jeunes filles enrôlées à dessein, aguicheuses et « brandées » aux couleurs des entreprises, distribuent des flyers à tout venant dans la rue. L’engouement pour les promos est tel que les capsules gagnantes en deviennent à l’occasion monnaie d’échange de circonstance dans l’économie informelle. On a ainsi vu des chauffeurs de taxi refiler aux « éléments » à un contrôle de police, une ou plusieurs capsules de Guinness grand modèle, par exemple, histoire de se tirer du traquenard à peu de frais : un corps d’Etat ne peut guère tomber plus bas. Sans parler des chaudes altercations survenant dans maints « abreuvoirs » pour la propriété contestée d’une capsule gagnante : ça s’est trouvé également et plutôt deux fois qu’une. Revient-elle à celui qui offre une bière ou à celui qui la reçoit et boit ? Autant dire que les capsules font mouche mal, qu’elles cartonnent, et cette saga n’est pas prête de s’arrêter de sitôt! La mise-en-bière a le vent en poupe dans le Cameroun battant pavillon «grandes ambitions ».
Dégâts collatéraux
Ils ont alors beau jeu chez GCSA, depuis quelque temps déjà, de faire systématiquement figurer, en petits caractères sur les visuels, la mention « drink responsibily », et à la S.A.B.C de mentionner que l’abus d’alcool nuit à la santé : cette pruderie obligée et récemment imposée est on ne peut plus hypocrite. Elle ne change en l’occurrence rien du tout au fait avéré et massif que ces campagnes à répétitions dressent objectivement le lit de l’éthylisme chronique dans la société camerounaise de la post-Indépendance, ainsi que celui des dégâts collatéraux. Dont le moindre n’est pas l’instabilité familiale quand une « jon » immodérée absorbe sitôt que perçu, la moitié du salaire de misère du père qui ne sait plus où donner de la tête pour faire vivoter sa nombreuse smala et s’enfonce dans une tragique fuite en avant. La prolifération urbaine des débits de boissons est en outre la source d’une terrible nuisance à laquelle les pouvoirs publics chargés pourtant de faire respecter la tranquillité de tout un chacun n’accordent encore jusque là aucune attention : le bruit.
Et quel tonnerre de bruit, pardi ! Ces sound system agressifs qui déchaînent des orages de décibels en fracassant méchamment la quiétude résidentielle d’un voisinage au grand dam des riverains désespérément sans recours. Quand ce n’est pas dès le frais matin à six heures et toute la journée sans interruption sur le mode volume à fond la caisse, c’est parfois après vingt deux heures où légalement pourtant, Tartempion, riche ou pauvre, analphabète ou surdiplômé, Black or White, a droit à la tranquillité vespérale. Les protestations réitérées des riverains victimes de ces déferlantes soniques se heurtent généralement à un épais mur de mépris : « Est-ce que je suis chez vous ? En quoi ma musique vous dérange ? A chacun son territoire ! Et si vous n’êtes pas content, vous n’avez qu’à aller habiter ailleurs… ». Fin de non recevoir vulgaire, brutale, froide, inhumaine, cynique. Une belle et stupide camerounaiserie. Qui suscite, et comment, des envies certaines, concrètes, de tuer, de faire radicalement payer quelqu’un à un moment donné, quand les multiples plaintes formulées en bonne et due forme où de droit n’aboutissent à aucune réduction de la tonitruance.
Complaisances
Tant qu’elle est et reste douce euphorie, subtile griserie, induisant derrière quelques godets éclusés une certaine légèreté, et partant de l’impesanteur, l’ébriété est une sensation tout à fait positive, que l’on peut même rechercher sciemment à l’occasion aux heures creuses. En se donnant néanmoins pour soi une limite précise au-delà de laquelle ne pas aller, façon ligne rouge de sécurité physique et mentale. Les boissons alcoolisées ne sont certes pas les seules pourvoyeuses, d’ailleurs, sous le soleil, de ces extases contrôlées.
Autre chose est de constater au quotidien que l’omniprésence des incitations légales à boire entretient ce qu’il faut bien considérer ici et dorénavant comme une dépendance massive à la bière et nommer ainsi ouvertement. Il se trouve que la manne fiscale n’est en fait pas le seul bénéfice que le régime de pouvoir aux commandes du pays depuis le 18 février 1958 tire de cette vaste addiction nationale couverte par un parterre de complaisances à tous les niveaux de la société camerounaise qui pactise de la sorte avec le Diable.
C’est désormais à qui aura son bar, quitte à lui sacrifier une partie du périmètre domestique. Car le bar est assurément une source d’argent liquide au quotidien quand il tourne à un bon régime. C’est un excellent plan B pour les matérialistes qui ne regardent l’existence que par le prisme étriqué du lucre, sans aucune autre considération. Où et quand s’élèvent des voix décriant l’alcoolisme et l’éthylisation agréée de la société camerounaise depuis un bon demi siècle? S’il y en a, elles sont parfaitement inaudibles, recouvertes par le « bruit » de la futilité triomphante, par le brouhaha de fond du Fiasco de l’indépendance. Cela mériterait bien une « marche blanche », davantage que la dépénalisation de l’homosexualité et l’IVG.
Exutoires
Au temps révolu où le parti unique imposait son point de vue avec un appareil sécuritaire chargé de le faire respecter et de traquer sans merci les contrevenants à cet ordre politique, l’ébriété est la seule issue au mutisme obligé qui frappe de glaciation la parole libre. Moult déchéances éthyliques défraient la chronique mondaine de l’ère Ahmadou Ahidjo. Tel fringant commissaire de police de la première heure et promotion, pourtant promis à une belle carrière administrative, au vu de ses antécédents de service depuis le commencement sous la houlette coloniale. Ou encore tel médecin non moins brillant. Sur la planche inclinée de l’ébriété dégénérant cette fois en chute libre dans un gouffre sans fin d’errance et de solitude jusqu’à une fin parfois pitoyable, des existences glissaient inexorablement. Et encore aujourd’hui, des désastres similaires font aussi les gorges chaudes des bien-pensants calfeutrés dans leurs certitudes aussi pieuses que miteuses.
Cherchez la fêlure. Intime ou dans une autre sphère. Rien ne se perd et tout se transforme. Ce d’autant que nous sommes des êtres psycho-dynamiques. On ne sait que trop bien à quel point les boissons alcoolisées escortent allègrement capitulations, refoulements, déceptions et frustrations en tout genre, dans ces descentes aux enfers. Au large de ces icônes malgré elles de la mise-en-bière lévitant sans joie très au-delà de la soif, il y a l’abrutissement généralisé des multitudes engluées dans la mal-vie sous toutes ses formes et qui ne connaissent pas d’autre loisir que celui-là, à part peut-être le football et le sexe triste. Il y a la solitude des âmes en proie à toute sorte de peines, d’inconsolations, et ballotées par les vicissitudes existentielles comme des esquifs sur une mer démontée. Il y a tout le contingent mixte dévasté par le désamour, cette kyrielle de cœurs brisés…
Sur fond de « On va faire comment ? Bia bo ya alors ? », le refrain de la résignation repris à toutes les sauces vernaculaires, noires, jaunes and more, elles barbotent, pataugent, fatalistes, dans le marécage fétide de l’impuissance à infléchir ne serait-ce qu’un tout petit peu la dure réalité camerounaise, impuissance on ne peut plus accablante. Persuadées alors que c’est là leur seul destin possible sur Terre, en attendant leur tour de trépasser incognito, aspirées par le néant, elles subissent les jours et les saisons qui passent en noyant tant bien que mal leurs déboires ordinaires, leurs angoisses et leurs frustrations au long cours avec la panoplie disponible de boissons alcoolisées, dans l’ombre tentante des « églises du réveil » et leurs promesses si fallacieuses de délivrance. Ces « escroqueries » au nom de Dieu qui obtiennent l’aval formel de l’Etat pour exercer leurs funestes activités, recueillent d’ailleurs maints « repentis » retirés de la dissolution, qui font pour le coup d’excellents prosélytes et des disséminateurs prêchant par l’exemple de leur vie redevenue vertueuse, hommes autant que femmes. Qui dit mieux ?
Économies d’échelle
En clair, cette mise-en-bière massive recouvre un enjeu politique de premier plan. Aucun régime autoritaire en effet, qui plus est s’affublant du masque démocratique, ne peut durablement entretenir un dispositif de répression de la parole libre, ne peut mettre en quarantaine permanente une pensée non conventionnelle, subversive : ce contrôle social est onéreux à la longue, et c’est aussi cela qui a petit à petit conduit le régime soviétique à son effondrement final. Insoutenable. En revanche, l’ébriété est un formidable outil de discipline, car elle blase efficacement, en ce sens essentiel qu’elle anesthésie littéralement la sensibilité. Rien de tel donc pour produire des zombies fonctionnant sans réfléchir, sans trop se poser de questions dérangeantes.
Un gouvernement ne peut pas mieux réaliser des économies d’échelle dans la gestion des turbulentes multitudes qu’avec ce contrôle social par procuration. L’ubiquité percutante et envahissante des boissons alcoolisées au Cameroun trouve en cette fonction lobotomisante et narcotique toute sa justification définitivement scabreuse. Ligaturer à peu de frais et aussi massivement les esprits au Cameroun sert ostensiblement les desseins d’un régime politique largement obsolète, complètement en porte-à-faux avec le temps présent et celui qui frappe avec insistance à la porte de l’Histoire. Mais ses croulants piliers qui se cabrent résolument contre l’avènement de l’alternance et multiplient les manœuvres dilatoires, soutenus par leurs ouailles compassées et leurs sicaires dévoués, ne l’entendent pas vraiment de cette oreille : ils y sont, aux commandes du pays, et ils y resteront.
C’est presque plus performant vu de près que le Big Brother de Georges Orwell dans 1984. Fort de cette apathie collective, chacun peut se blottir dans sa coquille et regarder crever le voisin sans bouger le petit doigt parce qu’il ne parle pas la même langue que lui. Ou encore, dans le registre du lissage de la complexité et du nivellement par le bas, la prolifération depuis le dernier quart du siècle dernier de la pseudo-esthétique musicale tramée par l’utilisation très approximative, binaire grave, de l’informatique et de ses software dédiés à la prise du son, production qui alimente la play-list des débits de boissons au voisinage nord de la latitude zéro. Le so called Petit Pays alias Rabbi en est l’emblème ténébreux et il a engendré une engeance exactement à son image, assommante au possible. Cette piètre « écurie » d’ergoteurs narcissiques et au petit pied réduit sans vergogne l’humain du cru à sa plus simple expression : se saouler et forniquer sans modération. Piliers estampillés du vide ambiant vert rouge jaune, ils tirent précisément de là leur subsistance quotidienne, en collaborant objectivement à l’entreprise historique et politique de chosification de leurs « compatriotes ».
Mimétisme
Que les myriades de l’ébriété de base les plébiscitent n’est pas vraiment surprenant en soi. Le déni constant de la complexité qui est le propre de la Beauté, sévira encore longtemps au Cameroun, sous la houlette plurielle de la bière, du vin, du whisky & Co, si aucune prise de conscience collective ne se met dès à présent publiquement en branle pour stipuler clairement son opposition à un asservissement sournois, qui ne dit pas son nom et se donne pour une culture de « l’ambiance » n’ayant pas son pareil au sud du Sahara. Le risque que les progénitures suivent les traces des géniteurs est en effet grand. Soumis continuellement aux représentations des boissons alcoolisées, de la bière principalement, assistant aux premières loges à tout le théâtre humain et mondain que ces boissons suscitent et entraînent autour d’elles, façon noria et dérive de la griserie, il y a fort à parier que parmi les générations futures, certains et certaines, subjugués, emprunteront cette voie sans issue. Mimétisme oblige.
Dès leur plus jeune âge, surtout dans les milieux défavorisés, les enfants sont de facto mis en contact avec la bière, puisque ce sont eux, taillables et corvéables à merci, qui vont la quérir à l’abreuvoir plus ou moins déglingué du coin, et fissa. Le succès phénoménal du lancement en 2008 de la Smirnoff Ice par Guinness, au point que le stock prévu pour durer six mois s’est écoulé en moins de quatre, est un signe tout à fait éloquent du formidable potentiel que les producteurs et les marchands estampillés de boissons alcoolisées envisagent d’exploiter demain, en introduisant les adolescents d’aujourd’hui dans l’univers de l’ébriété mesurée, pour autant qu’on puisse le dire ainsi, avec des breuvages doucereux. Lesquels n’ont l’air de rien comme ça, bénins et inoffensifs à première vue. Mais ils pavent cependant bel et bien la voie dramatique vers l’addiction à l’âge adulte venu, irréversible. Par l’accoutumance garantie qu’induit au fil des ans la fréquentation continue, répétitive, journalière, de ces boissons tellement attachantes.
A telle enseigne que l’organisme arraisonné sous cette coupe va invariablement en redemander toujours plus, encore et encore un peu plus, la saturation contribuant à cette escalade éthylique et vertigineuse. En effet, le seuil psychologique de satisfaction s’élève alors irrésistiblement. Insensiblement mais sûrement. Le schéma est parfaitement classique. Une boucle vicieuse s’enclenche dès lors mécaniquement. On ne le dira jamais trop par ces temps d’incertitudes propices à ces lentes autodestructions. Les boissons alcoolisées, drogue dure pourtant, sont néanmoins officiellement et universellement autorisée sur Terre, sous tous les cieux, à partir de dix huit ans. Or, les incitations ludiques et ad minima de la publicité frisent l’injonction douce. Le péril en la demeure à l’horizon est grand pour un pays comme le Cameroun dotée d’une pyramide démographique dans laquelle les jeunes pèsent autant. Et pour cause : des forces vives aux cerveaux embrumés par l’ébriété chronique ne peuvent certes pas assumer l’à-venir valablement et tenir les défis du siècle.
Ampoules rouges
L’univers urbain des « bilam » se superpose à celui de la concupiscence et du stupre. L’alcool émoustille. Et surtout de ce côté-là, boostant la libido, il désinhibe pas mal. Sous griserie, état second agréable, on se lâche sans même s’en rendre compte, les fantasmes caracolent en toute franchise sur le réseau neuronal. Et il vient alors facilement des idées lubriques. Fatalement. Les exploitants des «abreuvoirs » l’ont compris tant et si bien que ces lieux communs sont souvent flanqués d’annexes signalées par des ampoules rouges qui rutilent la nuit de loin. Pour le plaisir à la hussarde, vite fait, sans chichis ni longs préalables. Entre deux « whisky black » : le visuel de réclame hautement suggestif de cette sombre gnôle montre une créature langoureuse marchant vers un homme, et la suite va de soi. Y’a pas de mal à se faire du bien non ? C’est fucking trop bon de tirer un petit coup fumant en passant, ni vu, ni connu ? Ça détend et soulage le corps contracturé par les tensions quotidiennes et les coups encaissés sans rendre ? Of course…
Mais quid de la plus élémentaire des précautions today avec le VIH qui rôde ? Pas besoin de tenir la chandelle dans les chambrettes de service, à l’hygiène douteuse, pour considérer que l’ébriété n’y est peut-être pas toujours exigeante, et que le préservatif est, de ci, de là, omis, négligé, dans le feu brûlant de la pression de copulation. Là aussi, c’est sur les générations futures, les sexuellement actives de demain, mais aussi bien d’ores et déjà sur la jeunesse actuelle férue en la matière de full contact, que pèse de plus en plus la lourde épée de Damoclès d’une accélération de l’infection au VIH, et le risque d’un choc démographique sévère comme il s’est vu en Ouganda, quand ce pays pauvre et forcément endetté a pris de plein fouet la crise du sida.
Tombeaux ouverts
Passera-t-on sans sourciller sous silence ces silhouettes noires de contreplaqué plantées sur les bas-côtés de l’axe lourd Douala-Yaoundé et ailleurs, censées rappeler aux usagers et aux automobilistes à chaque point marqué de la sorte, le nombre des morts d’un accident survenu là ? Qui ignore encore que c’est l’intempérance chronique qui transforme nos routes bitumées en tombeaux ouverts ? Jusqu’où ira même cette hécatombe qui n’en finit pas d’endeuiller des familles et de briser inopinément des vies ? Combien faudra-t-il encore de morts si violentes avant qu’une procédure élémentaire et éprouvée comme l’alcootest soit un jour mise en place ? Objectif : objectivement dissuader les conducteurs de prendre le volant sous influence éthylique et se transformer ce faisant en assassins malgré eux ?
Avec déjà ce dispositif minimal sur le réseau routier, une flopée d’ivrognes ne conduiraient vraisemblablement pas. Il y va foncièrement de sécurité publique : un bien public aussi précieux qu’un diamant taillé de 18 carats, et de protéger des vies humaines qui le sont tout autant. La prévention ne doit donc pas se lasser de dire et de redire sur tous les tons que boire et conduire une automobile ne font pas du tout bon ménage. Parce que l’ébriété émousse considérablement la vigilance : en quelle langue faut-il le marteler et l’enfoncer dans les têtes décidément à claques ? S’entêter à prendre le volant dans cet état second tient et tiendra toujours de la pure témérité autant que de l’inconscience caractérisée. Il est probablement temps alors de se demander gravement et honnêtement, considérant la magnitude du phénomène, son extension sociale et les récidives multiples sur ce terrain, s’il n’y a pas sous roche au Cameroun du 21ème siècle, non reconnu encore mais tout à fait repérable par une étude clinique qui se pencherait sérieusement sur le sujet, un syndrome pointant vers des pathologies comportementales…
Nowhereland…
La nature ayant une sainte horreur du vide, les boissons alcoolisées demeurent le recours classique pour combler celui qui, de toute évidence, ronge insidieusement les hommes et les femmes du Cameroun perclus de rétrécissements, en mal de dilatation et en panne sèche d’espoir : c’est la denrée en ces jours d’incertitudes quant au lendemain, sinon l’heure à venir, qui manque décidément le plus dans notre pays. La surenchère publicitaire en faveur de l’ébriété est tout bonnement alarmante et odieuse. Elle laisse de fait la très vilaine impression que le beau pays d’Osende Afana et Cie est à l’encan, sur les rotules, genre friche de Chromolaena Odorata à prendre par le plus offrant, si ce n’est sans coup férir par le plus rusé des prédateurs tapis à l’affût.
« Venez me tromper…venez me tromper ! » : c’est sur ce leitmotiv d’appel ironique au chaland indécis et flânant avec un pouvoir d’achat insignifiant, que s’époumone, tout au long des chaudes heures diurnes, la gent des fripiers opérant à la criée au pittoresque marché de Mokolo. Le Cameroun contemporain ne se rapporte cependant point à un imposant monticule de sous-vêtements d’occasion qu’il faudrait écouler à tout prix, coûte que vaille, le plus vite possible, avant que la nuit équatoriale n’évince le jour. La mise-en-bière brade en toute impunité l’avenir dans les bars sordides, dépourvus de toilettes, et ce n’est encore rien de le dire. Qui vivra verra demain ce qu’il en sera alors.
La société vert rouge jaune ne peut absolument pas se projeter vers et dans un futur viable, si l’intempérance s’enfonçant à pieds joints dans les ornières de l’ébriété demeure à cette échelle son premier moteur, si la griserie sans bornes est sa devise fondamentale. Pas plus qu’une démocratie qui se voudrait forte ne peut se fier aux récurrentes gueules de bois des citoyens, ni non plus s’édifier durablement sur des casiers de bière, accompagnés de sacs de riz et de cartons de maquereaux congelés distribués tous azimuts aux abords des scrutins. Sauf si ce pays faussement de cocagne s’appelle Nowhereland…
(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Lionel Manga est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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