TRADUCTIONS
11 juil 2010
Ce texte est un « article press lib’ » (*)
L’homme parle depuis le premier mot immémorial pour s’exprimer et communiquer à autrui/un tiers situé à distance de lui, hors soi donc, une information censée faire sens pour ce dernier. Il mobilise ce faisant un ensemble de dispositifs anatomiques et physiologiques apparus au cours de l’Evolution, permettant la phonation et subséquemment l’émergence du langage articulé dont l’épopée se poursuit de nos jours sous des auspices divers et au travers de multiples formations dont l’Histoire, la Science et la Philosophie ne sont pas des moindres. Pour ne pas dire qu’elles trônent au sommet de l’édifice et le soutiennent comme autant de contreforts puissants. Cette triade constitue as such un système dynamique du fait des relations (2³) que chacun des éléments entretient avec les autres. Au fil des ères, à partir vraisemblablement d’une langue-source, mère/matrice initiale, la différenciation a fait progressivement son œuvre jusqu’au syndrome de Babel : la diversité linguistique actuelle dont la seule restitution métaphorique et pertinente est l’éventail/le spectre/la palette. Exaltée en ces temps réputés d’homogénéisation culturelle/uniformisants comme une « richesse » patrimoniale à préserver/protéger/chérir au titre de la signature identitaire/culturelle et inaliénable de chaque peuple/communauté, cette diversité/disparité/hétérogénéité remarquable porte aussi/cependant en elle un principe d’incommunicabilité/incommunication/d’exclusion/de retranchement auquel la Raison ne saurait nullement se rendre/se résigner, sauf à faire voie à une grinçante aporie, et par là même/dans la foulée, faire très gravement eau. Ces signatures essentialisées par les intégrismes/fondamentalismes sont désormais les étendards vibrants des communautarismes qui font pendant à la globalisation contemporaine et s’opposent ainsi/fermement à l’Universel entendu par les ténors des cultural studies comme une catégorie impérialiste, et donc suspecte, voire même douteuse, à revisiter.
Dispositif dédié et symbolique de locution et d’interlocution, forcément conventionnel, chaque langue apparue, morte ou usitée encore, à ce titre, fait écho/réfère à un lieu spécifique de l’écoumène terrestre, locus en Latin, location en Anglais -qui au passage signale la dimension transitoire/transiente. Le pôle nord n’est pas l’équateur : les langues des Inuits et des Baka sont aussi distantes l’une de l’autre que le froid et le chaud sur le registre thermique. Pour autant, le mengulu, l’habitation des Baka, et le igloo, celle des Inuits, exhibent la même forme en voûte ou demi-sphère, c’est selon. Il y a là un invariant morphologique/anthropologique certain et sur lequel faire désormais fond en toute connaissance. Histoire, Science et Philosophie sont passées également par un processus similaire et multimillénaire de différentiation/division multipliante de type croissance biologique, aboutissant aussi à autant de circonscriptions /sous-formations obsédées jusqu’à une date récente de protectionnisme disciplinaire, et donc closes sur une auto-référentialité cousue de suffisance épistémologique/hégémonique. En mode « off limits » ou « ceci est à moi »ou « chasse gardée », hérissant/dressant des herses ou percevant un droit de péage sur l’outsider/le braconnier, le tiers du paradigme de la non-contradiction, de la logique hypothético-déductive venue des Lumières et relevant/cadre formel /prescripteur de la science classique. Un tiers fondamentalement exclu depuis Descartes, disgracié pour préserver la cohérence interne du paradigme et qui revient en grâce/force par/à la faveur de ces jours de complexité, de transversalité et de non-linéarité advenant. Cette multiplicité féconde/irradiante a suscité l’émergence d’une médiation sine qua non : le dictionnaire, outil aussi cardinal qu’incontournable des traductions, un échangeur/convertisseur de langage de sourds en entente cordiale, à défaut de parfaite ipso facto. On peut se le représenter itou en réducteur efficace de bruit. Gros-Cerveau post-animal ne s’exprime toutefois pas qu’à l’aide/avec des mots. Depuis son extraction décisive de la « gangue de l’irraison », il dispose d’un autre truchement expressif, non verbal celui-là, amplement attesté antérieur au langage articulé.
Signes
Les Mwaba-Gurma perçoivent les phénomènes comme autant d’expressions de la nature dotées chacune d’une identité/caractéristique vibratoire lui conférant sa singularité/résonance propre dans ce champ et dotée d’un potentiel de « présence » relative per se. Leur charte du réel stipule que prenant assise sur le règne animal qui le précède à travers une césure/discontinuité fondatrice de sa singularité, l’homme est la nature marchant sur deux pieds. Son établissement efficient dans l’écoumène et ses diverses déclinaisons écologiques passait naguère impérativement par une (re)connaissance minutieuse du milieu, entre décision mûre et contingence, sinon exhaustive. Objectif : identifier les ressources nécessaires à sa survie. Dans cet inventaire prospectif, marquage, balisage et traçage sont des opérations-clés, stratégiques, sous contrainte de mort. Le geste apparemment instinctif, mais intentionnel au fond des riverains qui en usent, de briser/plier sur le chemin des branches d’arbustes qui se trouvent à hauteur humaine, en pénétrant dans la sylve, marquant la trouée du corps, a pour vertu de faciliter le retour en sens inverse, d’éviter de s’égarer. C’est une précaution prise au sens propre. Zéro fioritures. Sans compter qu’un acquis est un acquis : il n’y a que de la pertinence à matérialiser la voie vers une ressource découverte par hasard. Quitte à convenir d’un code précis en comité alors restreint, que seuls ses membres (re)connaîtront/détiendront et déchiffreront. La tentation/manie du Pouvoir, objet de société secrète( ?), aurait sa source dans cette cachotterie initiale orchestrée par une conspiration de happy few pour tenir la dragée haute à toute la communauté, dans ce chiffre confidentiel.
Le Petit Poucet de la fable utilise des cailloux blancs. Les incisions sur l’écorce des troncs d’arbres ne sont pas en reste de cette panoplie rustique de signes éloquents, de vecteurs préhistoriques d’information. Signalétique on ne peut plus précaire, disons même prosaïque, ces altérations/perturbations, insignes et discrètes à la fois, reminders, parlaient et parlent encore today, antérieures aux graphies/graphismes dont portent fragilement témoignage Lascaux & Co, ici et là sur la planète, vestiges sublimés /magnifiés d’une ère engloutie dans la profondeur abyssale du temps qui passe/transitif, par la transience. Une autre catégorie de signes a échappé à l’effacement, lesquels nous sont parvenus de cultures récentes, illustrant des narrations ethnographiques et anthropologiques, à la case des présumées croyances religieuses et des cosmogonies. Vue avec des lunettes du présent, leur teneur sémiologique apparait plus conceptuelle et cognitive qu’utilitaire, encodant plausiblement une connaissance objective de la nature en mode compréhensif, au voisinage immédiat de principes génériques/intimes/explicatif de la kyrielle des phénomènes.
De la spirale
L’homme-individu constitue en tant qu’organisme psycho-biologique, un système thermodynamique et cybernétique ouvert plongé dans un milieu de stimulations acoustiques, visuelles, tactiles, odorantes et gustatives. Ces usuelles « excitations » de nos sens ne sont certes pas vaines et nous fournissent en quelque sorte comme un relevé instantané des lieux sous ces diverses modalités. De sorte que s’il me prend l’envie de m’asseoir sur une pierre au bord du chemin, les miasmes méphitiques exhalés à proximité, par des excréments humains frais, vont m’en éloigner fissa. Ma main relâche un tison brûlant, tandis que ma prunelle concupiscente s’attarde longuement au rayon charcuterie du supermarché dans le décolleté vertigineusement outrageux d’une jeune femme aux seins pompeux. Considérant alors la représentation élémentaire que les MG se font de l’Homme : la nature marchant sur deux pieds, et en prenant cette proposition inclusive à la lettre, en la tenant pour juste vraie, le trait compréhensif de cette connaissance objective trouve un fondement. La nature entreprenant de se connaître elle-même, de dedans et non du dehors comme l’extension, et en rendant compte, fait forcément œuvre d’abstraction et ne livre que le pattern des phénomènes, le motif essentiel/principe morphologique qui se retrouve dans/harmonise leur multiplicité luxuriante, qu’elle décline. La spirale est un de ces patterns/motifs, à large spectre et présent dans toutes les cultures monographiées. Comme quoi, encore un coup, il y a de l’universalité qui ne ressortit nullement de l’unilatéralisme hégémonique européen/occidental.
L’Un et le Multiple
Ce signe aussi élégant que fluide charrie une pléthore de résonances qui vont des réactions auto-catalytiques précédant sur Terre l’émergence de la vie aux furies éoliennes, en passant par la triviale croissance biologique, les écoulements turbulents et d’autres phénomènes relevant des sciences de la complexité. Il parle aussi sobrement de l’Un et du Multiple, de progression dans un sens et de régression dans l’autre, en mode oscillation permanente d’un pont de lianes au-dessus d’un gouffre, fouetté par des rafales violentes de vent. La spirale, c’est aussi le zigzag, un pied de nez à la linéarité et à la raideur doctrinale/dogmatique, c’est l’exode succédant à la méthode, c’est la sérendipité qui fait me trouver, en surfant sur la Toile, ce que je n’y cherchais pas à priori. Elle parle du spin des électrons et de leurs rotations orbitales, autant que de la fragilissime carapace des escargots. Mais, c’est aussi des aspects du réel carrément létaux : la famille des reptiles venimeux sous toutes les latitudes, dans tous les biotopes. L’organe de Corti, responsable de l’audition précocement, dès in utero, mime une spirale. C’est la ligne de démarcation floue entre le Ying et le Yang, une métaphore de la souplesse mécanique et du ressort comme une aptitude à rebondir, à la résilience, voire même un principe d’animation. Le ressort d’un roman. Comment passer sous silence que la spirale évoque les galaxies affectant, parmi d’autres dans l’Univers, cette forme canonique ? Autant une droite est une variété euclidienne banale, muette, qui ne dit franchement pas grand-chose géométriquement, autant une courbe, par le double pli qui l’affecte, « atome de forme » selon Michel Serres, est une variété plus bavarde, non-euclidienne, source de différentiation et de complexité. C’est une rupture de la routine, une irruption de l’Autre dans la routine du Même pour lui faire danser une cadence inédite. Pour le dire autrement et tout net, la spirale nous cerne complètement de tous les côtés. Elle engendre toutes les autres formes ou presque, moyennant un chapelet d’opérations simples.
Il n’y a pas de tâche plus urgente aujourd’hui que traduire d’une langue à une autre les enjeux et les défis du futur imminent battant pavillon post-déconstruction, plus impérative que frayer un corridor de Lagrange à une réinvention raisonnée et poétique de l’Homme, malgré toutes celles et tous ceux qui s’accordent à le cribler de mépris pour ses tares et les méfaits commis dans l’Histoire, en s’aidant de l’annihilation mutuelle des effets de gravitation que les différents corps massifs de cet opprobre exercent les uns sur les autres. La position surplombante de l’unilatéralisme, prise par l’homo occidentalis, n’en finit pas d’être minée et absconse, vaine et absurdement prétentieuse. Une page est irréversiblement tournée avec le décloisonnement en cours entre chapelles cognitives. Sous l’égide de la transdisciplinarité, de la multidisciplinarité, de l’interdisciplinarité ou de la transversalité, des dialogues se nouent entre collectifs hier cloîtrés derrière ses murs chacun, ou entre individus qui se regardaient froidement et durement par le petit bout de la lorgnette, persuadés de n’avoir rien à se dire d’utile, de parler des langues hermétiques l’une à l’autre, faute de dictionnaire. Malgré les apparences, l’Afrique a tous les atouts, ce qu’il faut de degrés de liberté, pour être le théâtre de cet avènement. Improbable ? Tout justement et ce n’est pas plus mal ainsi. Il va de soi pour un gueux de se débarrasser sans remords de ses guenilles qu’à un dandy fatigué de mettre au rebut sa panoplie vestimentaire délavée et chargée de réminiscences.
(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Lionel Manga est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.
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